Introduction, le regard de l’historien sur la culture économique de l’Allemagne et sa vision de l’Europe
Chargé de la redoutable tâche de me lancer sur le sujet complexe, très mal connu en France, de l’ordolibéralisme allemand, je parlerai d’abord en historien des idées et des doctrines. Puis j’en viendrai à l’actualité. En effet, il est nécessaire de comprendre où en est l’Allemagne par rapport à ce système de pensée tout à fait remarquable qui a permis de restaurer la démocratie en 1949, de créer la République Fédérale d’Allemagne (RFA) puis de réussir la réunification de l’Allemagne.
L’ordolibéralisme, variante souvent mal connue du libéralisme au sens économique, est plutôt une forme de conservatisme au sens politique.
Il est important de rappeler que ce mouvement est né de l’antinazisme. Wilhelm Röpke, Walter Eucken, Alfred Müller-Armack et les autres fondateurs étaient pour la plupart des professeurs d’économie qui avaient dû fuir l’Allemagne nazie ou qui firent partie de la résistance intérieure à Hitler. Je reparlerai de Ludwig Erhard dont le comportement vis-à-vis du régime nazi était plus ambigu mais qui ne fut pas parmi les premiers à avoir formulé ce qu’on va appeler l’ordolibéralisme. Il faut y insister, l’ordo-libéralisme est né de la volonté de faire échapper l’Allemagne à l’emprise étatique prussienne et à l’impérialisme de la période impériale (1871-1918) puis nazie.
Quand je parle d’un « conservatisme » en termes politiques, je donne à ce mot le sens qu’il peut avoir dans le monde anglophone : Ce mouvement, pour contrebalancer l’influence du marché, veut une société, veut des communautés organiques (églises, associations, écoles ou universités non gérées par l’État), et il prône la défense des valeurs familiales. Il est important de comprendre que ce n’est pas le néolibéralisme qui est à l’origine de l’ordolibéralisme.
Je note toutefois une ambiguïté : Ludwig Erhard, qui fut le premier ministre des Finances de KonradAdenauer (et sera chancelier après lui), a travaillé avec un certain nombre de hauts fonctionnaires du ministère de l’Economie et des Finances à la fin du régime nazi. Il participait, avec des gens aussi peu recommandables qu’Otto Ohlendorf, à des réunions de travail organisées par des nazis tentant leur reconversion et des Allemands qui n’avaient pas été engagés au parti nazi qui souhaitaient construire l’ordre économique d’après-guerre. L’ordo-libéralisme a fini par rallier à lui un tas de gens moins recommandable que ses fondateurs.
Je montrerai comment l’ordolibéralisme a petit à petit cédé la place à autre chose dans l’histoire de la République Fédérale. Mais dès l’origine une ambiguïté fondamentale venait de ce qu’un Erhard appartenait non au courant de l’ordolibéralisme mais à un courant qu’on pourrait déjà qualifier de néolibéral. J’en donnerai un seul exemple : la monnaie ouest-allemande n’a pas été pensée dans un cadre national mais elle a été créée dans les zones d’occupation en accord avec les Américains, les Britanniques et les Français. On était déjà beaucoup plus dans le libéralisme économique, ouvertement apatride, au sens où nous le connaissons aujourd’hui. Ce n’est pas le cas de l’ordo-libéralisme, étroitement lié à la création, après 1945, d’une nation démocratique allemande.
L’Allemagne a connu plusieurs modèles économiques à travers les décennies.
L’ordolibéralisme, parfaitement identifiable à partir des années Adenauer, est une politique d’équilibre budgétaire et de restriction monétaire inspirée par le mauvais souvenir laissé par l’inflation de Weimar. Il faut aussi rappeler qu’Adolf Hitler a financé sa politique par l’inflation. Confronté au risque de la dévaluation, il s’est lancé dans la confiscation des biens des Juifs et dans le pillage des ressources de l’Europe progressivement conquise, de manière à consolider la base matérielle de sa masse monétaire. Pour les Allemands, en particulier pour les ordolibéraux, l’inflation est donc quelque chose qu’il faut absolument rejeter, dont il faut absolument se débarrasser car c’est elle qui a permis le nazisme. Cela permet de comprendre comment le culte de la petite et moyenne entreprise (qu’on appelle aujourd’hui l’entreprise de taille intermédiaire), le culte de la monnaie bien gérée et l’indépendance de la Bundesbank, ont été à la base du modèle ouest-allemand qui s’est imposé, celui d’une démocratie allemande qui ne veut pas recommencer les erreurs économiques de l’entre-deux-guerres, qui tourne résolument le dos au national-socialisme mais qui tenait aussi à se démarquer, en 1948-49, de la piètre gestion par les marxistes de la zone soviétique d’occupation qui deviendra la République démocratique allemande (RDA).
Avec l’abandon du marxisme en Allemagne de l’Ouest par le SPD en 1959 (Congrès d...
L’ordolibéralisme, variante souvent mal connue du libéralisme au sens économique, est plutôt une forme de conservatisme au sens politique.
Il est important de rappeler que ce mouvement est né de l’antinazisme. Wilhelm Röpke, Walter Eucken, Alfred Müller-Armack et les autres fondateurs étaient pour la plupart des professeurs d’économie qui avaient dû fuir l’Allemagne nazie ou qui firent partie de la résistance intérieure à Hitler. Je reparlerai de Ludwig Erhard dont le comportement vis-à-vis du régime nazi était plus ambigu mais qui ne fut pas parmi les premiers à avoir formulé ce qu’on va appeler l’ordolibéralisme. Il faut y insister, l’ordo-libéralisme est né de la volonté de faire échapper l’Allemagne à l’emprise étatique prussienne et à l’impérialisme de la période impériale (1871-1918) puis nazie.
Quand je parle d’un « conservatisme » en termes politiques, je donne à ce mot le sens qu’il peut avoir dans le monde anglophone : Ce mouvement, pour contrebalancer l’influence du marché, veut une société, veut des communautés organiques (églises, associations, écoles ou universités non gérées par l’État), et il prône la défense des valeurs familiales. Il est important de comprendre que ce n’est pas le néolibéralisme qui est à l’origine de l’ordolibéralisme.
Je note toutefois une ambiguïté : Ludwig Erhard, qui fut le premier ministre des Finances de KonradAdenauer (et sera chancelier après lui), a travaillé avec un certain nombre de hauts fonctionnaires du ministère de l’Economie et des Finances à la fin du régime nazi. Il participait, avec des gens aussi peu recommandables qu’Otto Ohlendorf, à des réunions de travail organisées par des nazis tentant leur reconversion et des Allemands qui n’avaient pas été engagés au parti nazi qui souhaitaient construire l’ordre économique d’après-guerre. L’ordo-libéralisme a fini par rallier à lui un tas de gens moins recommandable que ses fondateurs.
Je montrerai comment l’ordolibéralisme a petit à petit cédé la place à autre chose dans l’histoire de la République Fédérale. Mais dès l’origine une ambiguïté fondamentale venait de ce qu’un Erhard appartenait non au courant de l’ordolibéralisme mais à un courant qu’on pourrait déjà qualifier de néolibéral. J’en donnerai un seul exemple : la monnaie ouest-allemande n’a pas été pensée dans un cadre national mais elle a été créée dans les zones d’occupation en accord avec les Américains, les Britanniques et les Français. On était déjà beaucoup plus dans le libéralisme économique, ouvertement apatride, au sens où nous le connaissons aujourd’hui. Ce n’est pas le cas de l’ordo-libéralisme, étroitement lié à la création, après 1945, d’une nation démocratique allemande.
L’Allemagne a connu plusieurs modèles économiques à travers les décennies.
L’ordolibéralisme, parfaitement identifiable à partir des années Adenauer, est une politique d’équilibre budgétaire et de restriction monétaire inspirée par le mauvais souvenir laissé par l’inflation de Weimar. Il faut aussi rappeler qu’Adolf Hitler a financé sa politique par l’inflation. Confronté au risque de la dévaluation, il s’est lancé dans la confiscation des biens des Juifs et dans le pillage des ressources de l’Europe progressivement conquise, de manière à consolider la base matérielle de sa masse monétaire. Pour les Allemands, en particulier pour les ordolibéraux, l’inflation est donc quelque chose qu’il faut absolument rejeter, dont il faut absolument se débarrasser car c’est elle qui a permis le nazisme. Cela permet de comprendre comment le culte de la petite et moyenne entreprise (qu’on appelle aujourd’hui l’entreprise de taille intermédiaire), le culte de la monnaie bien gérée et l’indépendance de la Bundesbank, ont été à la base du modèle ouest-allemand qui s’est imposé, celui d’une démocratie allemande qui ne veut pas recommencer les erreurs économiques de l’entre-deux-guerres, qui tourne résolument le dos au national-socialisme mais qui tenait aussi à se démarquer, en 1948-49, de la piètre gestion par les marxistes de la zone soviétique d’occupation qui deviendra la République démocratique allemande (RDA).
Avec l’abandon du marxisme en Allemagne de l’Ouest par le SPD en 1959 (Congrès d...
