La chorégraphe Anne Martin offre à des danseuses clermontoises sexagénaires un ballet sans faux-fuyants
Elles ont l’âge où bon nombre pourraient se satisfaire de « Questions pour un champion » ou tout autre spectacle, pré-mâché dont déborde le petit écran ; se borner à remplir des grilles de sudoku, installées dans le confort d’un canapé ; ou, tout simplement, se contenter d’une vie au foyer, occupée à rassasier la gourmandise d’une nombreuse progéniture… Seulement voilà. Elles ont choisi de danser. Et, mieux encore, de se donner en spectacle. Pas en version cours d’aérobic, mais carrément se frotter à d’authentiques chorégraphies, à l’instar de celles mises en scène et en mouvement par quelques grands noms de la danse contemporaine tels Jean-Claude Galotta ou Pina Bausch…
Une compagnie nommée "lifting"Un « lifting » (c’est le nom de leur compagnie, signe d’humour et de décomplexion), en profondeur et sans faux-semblants, qui adapte à leurs corps sexagénaires un répertoire créé pour elles, mais qui, comme elles, défie l’âge et le temps.Corps de ballet iconoclaste et étonnant qui se laisse porter dans l’ombre de l’eau (nom du spectacle présenté hier soir sur la scène de la maison de la culture) mais qui ne ménage pour autant, ni les articulations ni les esprits.Un voyage insolite fait d’atmosphères, de mots et de mouvements, orchestrés par Anne Martin, ancienne soliste de Wuppertal tanztheater, cher à cette même Pina, citée plus haut (rien que ça !) dans lequel ces danseuses « amateures », recrutées sans aucun pré-requis, si ce n’est le besoin et l’envie de s’exprimer par le corps, se sont totalement investies.Et si le geste n’a pas toujours la précision ou l’ampleur qu’auraient pu exiger d’autres chorégraphies, les émotions sont là, incarnées par des femmes dans les incertitudes d’un âge que la danse abolit pour n’en garder, somme toute, que la plénitude accomplie.
Des traces de vies croiséesQuant au spectacle proprement dit : une scène vide comme une salle des pas perdus. Parvis où des silhouettes se croisent et s’interpellent sans jamais s’entendre. Cherchent dans les replis d’un sac à main, aussi profond qu’un puits sans fin, les vestiges d’une vie. Dialoguent pour elles-mêmes ; conjuguent mots et maux pour conjurer leurs multiples solitudes ou s’abandonnent à des jeux d’enfants l’espace d’un instant…Finiront-elles par se rejoindre le temps d’une sarabande, presque incantatoire, sur fond de mélopée ou se résoudront-elles à se dissoudre l’une après l’autre ou toutes ensemble dans ce silence inévitable qui finira, un jour par les envelopper ? Passant ainsi de l’eau à l’ombre pour y rêver, qui sait, que tout pourrait recommencer. Une danse-théâtre où l’humour se fait soudain angoisse, et par laquelle, oubliant les corps lourds de touchantes ou voulues maladresses, on se laisse, malgré soi, envoûter. Quelque part une authentique performance.
Patrick Ehme
