Annie Ernaux en 2008 : “Le monde pour les filles, jusqu’en 68, n’était que surveillance”
Dans la vie, le travail d’un écrivain, il y a toujours ce moment où, grâce à l’expérience, grâce à l’existence, grâce au temps qui a tout simplement passé et a rendu sure la grâce de son geste littéraire, naît un livre comme fait d’un trait, au cordeau, plus sec et puissant que les autres. Un livre qui réunirait tous ses précédents, en serait la somme tout en ayant des allures de matrice, en en condensant les enjeux. On pense au Pedigree de Patrick Modiano. Les Années d’Annie Ernaux est de ces livres-là : la radicalisation d’une écriture, un texte qui semble si évident dans le travail de l’auteur qu’il semble sans travail, et pourtant…
Les années, c’est le livre qui rassemble tous ses précédents (Passion simple, La place, La honte, etc.), et c’est là où se joue le mieux le désir d’Ernaux d’écrire des événements personnels de façon non-personnelle, elle qui s’est toujours dite "ethnologue d’(elle)-même". Ici, elle se fait aussi l’anthropologue des autres à travers sa vie, la montrant traversée par le monde, l’identité et la mémoire collectives. Une vie de femme de la dernière moitié du XXe siècle dite en accéléré, saisie par les époques, les objets et les phrases et les émissions de télé et les chansons qui en sont emblématiques.
Un “je” devenu un “elle”. Et un dispositif fort : des photos d’elle-même prises à différentes étapes de sa vie (bébé en 1941, elle qui naît en 1940, petite fille à la plage, jeune femme proprette des années 1950, qui subira dans la douleur un avortement clandestin, jeune femme des années 1960, obéissant aux diktats de l’époque, c’est-à-dire mariée avec enfant, etc.), mais des images continuellement absentes du livre.
