Droguées à leur insu dans des bars et discothèques de Clermont-Ferrand, les victimes témoignent
« Je me suis écroulée, tombée inconsciente. » Voilà ce qui est arrivé à Laurie (*), tout juste majeure, le soir du jeudi 28 octobre dernier, à la sortie d’un bar-dancefloor du centre-ville de Clermont-Ferrand. À 4 h 30 du matin, elle a fini aux urgences.Rien ne présageait pourtant un tel scénario. « On était une dizaine, on n’avait pris que des shooters au comptoir », raconte la frêle jeune femme en BTS, encore marquée par cette soirée. « Je me suis sentie mal, j’ai eu des visions troubles et des vertiges. »
Alors que le bar est bondé, comme une classique soirée étudiante du jeudi, Laurie, mal en point, décide de rentrer, accompagnée de ses amis. Heureusement. Sur le chemin, elle s’effondre.
« J’entendais ce qui se passait autour de moi, mais il m’était impossible de faire quoi que ce soit, se souvient-elle. Mes amis ont pensé à un coma éthylique, sauf que je n’avais quasiment rien bu. »
Direction les urgences. Elle y restera jusqu’à 15 heures le vendredi. Les professionnels de santé, intrigués, lui conseillent de procéder à des tests : « Ce n’était pas du GHB mais de la mescaline qu’ils ont découverte (voir interview ci-contre). » Une drogue soluble dans l’eau qui peut s’avérer hallucinogène. Et visiblement les doses, pour son gabarit, sont conséquentes. Elle s’est sentie « super faible » durant deux bonnes journées.
« Une infirmière m’a dit que ce sont des situations qu’ils rencontrent, assure Laurie, qui n’a pas osé déposer plainte. C’est un peu débile, j’aurais peut-être dû, mais je ne peux même pas expliquer comment cela s’est produit. Je me suis dit que ça ne servirait pas à grand-chose. »
Désormais, elle assure ne plus prendre un seul verre dans les établissements de nuit, même sans alcool.
Des effets variables selon la drogue ingéréeDans un cas comme celui-là, il est possible de déposer plainte contre X pour empoisonnement, assurent les services de police de Clermont-Ferrand. Pour ces derniers, un phénomène de personnes droguées à leur insu n’est pas visible dans les dépôts de plainte : « Nous n’avons aucun cas récent de soumission chimique ou aucun dossier lié à ce sujet. »Cette thématique a pour autant été mise sur la table lors de la réunion hebdomadaire entre les autorités et les établissements de nuit :
« Les services de la préfecture ont rappelé la nécessité pour les professionnels d’être vigilants face à ce phénomène »
Mais même la vigilance ne fait pas tout. Éloïse (*) le confirme, elle qui buvait un mojito sans alcool a trouvé « comme un reste de doliprane » dans son verre qu’elle n’a pas quitté de la soirée, dans un bar du quartier Gaillard, le 29 juillet dernier. « J’ai eu envie de vomir. D’instinct, j’ai regardé dans mon verre. Heureusement. Je ne l’avais pas fini et beaucoup de poudre était restée au fond. Je ne savais pas quoi faire. » Sous le choc, l’étudiante de 24 ans ne retourne plus dans les bars le soir.Éloïse retient également la façon dont son entourage a réagi : « Mes collègues qui étaient avec moi au bar ne se sont pas affolés. Pour eux, c’est quelque chose qui arrive, souligne-t-elle. Même mon médecin m’a dit la même chose. Comme si c’était normal… »
Cette minimisation ne date pas d’hier. Esther, à qui cela est arrivé en 2015 dans un établissement du vieux Clermont, avait eu droit au même discours.
« Mes amis ont totalement dédramatisé la situation. Même le gérant du bar n’avait pas été surpris à l’époque et m’avait répondu : “On a dû te mettre un truc dans ton verre”. »
La trentenaire s’insurge : « On peut être droguée à son insu à n’importe quel âge, n’importe où, n’importe quand. Je ne sais pas ce qu’on peut faire pour que cela s’arrête… »
De la drogue de synthèse en grande quantité dans le sangRaphaël (*), lui, n’arrive plus à franchir la porte d’un débit de boissons, de jour comme de nuit, depuis la nuit du 1er décembre. Une soirée dans un bar, quartier Fontgiève, que l’étudiant n’est pas près d’oublier.
« J’ai bu deux verres seulement car je conduisais pour rentrer à Vichy. Juste avant l’embranchement de l’autoroute, à Riom, je me suis mis à trembler. Comme si j’étais en pleine crise d’épilepsie. Je ne sentais plus mes pieds contre les pédales, je me mordais la lèvre avec force. Je ne contrôlais plus mon corps… », se remémore-t-il, encore secoué. Il arrive à s’arrêter sur le bas-côté et une des passagères prend le volant. Mais les effets ne s’arrêtent pas de sitôt.
Le lendemain, il est « comme shooté, avec des yeux rouges » et se rend à l’hôpital en fin de journée. Les analyses révèlent la présence de 4 mg de 3-MMC par litre de sang. Un taux loin d’être anodin :
« Aux urgences, le médecin m’a dit que c’était une dose de cheval. »
Nouvelle drogue de synthèse comparable aux amphétamines, la 3-MMC « est un désinhibiteur qui peut avoir des effets amnésiants », précise Souleiman El Balkhi, spécialiste en toxicologie au CHU de Limoges. Raphaël affirme avoir eu des tremblements durant plusieurs jours. Il n’a pas souhaité déposer plainte mais cet événement a laissé des traces. Il a préféré mettre ses études entre parenthèses pour le moment.
« J’ai laissé mon verre sur la table pendant un moment, mais c’était impensable que je puisse être drogué un jour. Comme quoi, ça peut vraiment arriver à tout le monde… »
Lucie Diat et Erwan Rousseau
Photos Thierry Lindauer(*) Les prénoms ont été modifiés.
