Les non-vaccinés entravés dans leur vie quotidienne dans le Cantal
Marc (*) et son épouse avaient une vie sociale très riche depuis leur Margeride. Tous les deux engagés dans des associations comme dans la vie active, ils vivent cette période « comme une déchéance totale » selon Marc. Qui n’était pas un militant de la cause anti-vaccinale, loin de là. « Je l’ai longtemps gardé pour moi, c’est une décision intime, pas politique. Le gouvernement a fait le choix de l’amener sur ce terrain. Alors je ferme ma gueule et je baisse mes oreilles, je ne rentre pas dans le débat. » Ou malgré lui, puisque les dernières modifications de protocole l’ont « outé » : cas contact, il ne peut aller travailler, à l’inverse des vaccinés. « Mes collègues me voient comme un emmerdeur, car eux restent à bosser. Et ils ont été décomplexés par les propos de Macron. Ils me le font bien sentir. »
Mais le plus dur, pour lui, « c’est d’avoir des enfants en âge d’être vaccinés, et de leur imposer ça. Quand cela n’engage que soi, ça va, mais avec les petiots, c’est plus difficile. » Si son aîné, majeur et étudiant, a fait le choix du vaccin, « parce qu’il ne veut pas s’empêcher de vivre », le cadet doit passer par la case test plusieurs fois par semaine. « Avant chaque entraînement, et le samedi s’il a match. La pharmacienne est sympa, il fait partie des meubles. Ses copains le savent pas, mais ça va le marquer à vie quand même une période comme ça. »
J’ai trouvé cette décision un peu raide, parce que j’ai toujours été disciplinée. Là, on m’interdit beaucoup de choses… Je ne sais pas comment je vais réagir, comment je vais vivre la situation. D’autant que je ne suis pas “anti-vax”, je ne suis pas en rébellion, c’est juste un choix. Je verrai comment ça se passe.
Les parents, eux, sortent de moins en moins. « Je ne vais même plus au marché, je n’ai pas envie de croiser quelqu’un qui me paye un coup et d’avoir à refuser. On se faisait régulièrement tester, mais maintenant les pharmacies n’ont plus le temps, et avec la règle des 24 heures, ça devient trop compliqué. Et à 25 € le test, autant reprendre la clope, au moins ça donne du plaisir. Donc on se lasse, on ne fait plus rien, on ne projette rien, pas de vacances… en même temps, c’était l’objectif du pass vaccinal, et ça marche. »
Désabusé, il vit « une déstructuration de la vie sociale. On ne pense qu’à ça, on ne parle plus que de ça… et il n’y a pas grand monde pour porter ce qu’on pense, à être opposé au pass, à part des extrémistes qu’on sait clientélistes. On se sent complètement en dehors de la société. Et je suis d’autant plus désabusé de voir tout l’argent qui est injecté, et qu’on ne met pas pour faire en sorte qu’on ne vive pas dans un désert médical. »
À Saint-Flour, Françoise, elle, a été moins touchée par la mise en place du pass sanitaire. « Cela m’a coûté le sport, et pas mal d’argent pour les tests, que je fais régulièrement, tous les quinze jours en moyenne, avant des réunions de famille par exemple. Le sport, ça me manque, comme toutes les activités que je pouvais faire sans prévoir, comme amener mon enfant au cinéma, aller au restaurant avec mon compagnon. Mais c’est mon choix, et j’assume les conséquences. Et avant, je ne faisais pas énormément de choses non plus… Tout est devenu quand même plus compliqué quand les tests n’ont plus été valables que 24 heures. J’ai dû quitter certaines manifestations vite parce que mon pass n’était plus valide. Mais pas de quoi me faire revenir sur ma décision. » Et avec la mise en place du pass vaccinal?? « J’ai trouvé cette décision un peu raide, parce que j’ai toujours été disciplinée. Là, on m’interdit beaucoup de choses… Je ne sais pas comment je vais réagir, comment je vais vivre la situation. D’autant que je ne suis pas “anti-vax”, je ne suis pas en rébellion, c’est juste un choix. Je verrai comment ça se passe. »
J’attends un vaccin traditionnel comme ça a été annoncé, peut-être que je le prendrais. Mais même si je suis vacciné, je prendrais les mêmes précautions. Quand je rentre des courses par exemple, je passe à l’alcool les emballages et je me lave les mains.
À Aurillac, Pierre (*), la soixantaine, ne peut plus visiter les expos. « Il y a deux exemples. Un jour, j’étais allé au conseil départemental pour voir une exposition de photos dans le hall. Un vigile est venu me voir et m’a demandé le pass. Il m’a dit que si j’allais voir un élu, je n’en aurais pas besoin mais pour visiter, il le fallait. Autre exemple, à l’espace des Carmes, pour une autre expo, il n’y avait personne, j’avais le masque mais on m’a demandé le pass. Cela me manque. Je voulais aller à la foire d’Aurillac ou au marché de Noël, je n’ai pas pu non plus… »
Dans l'attente d'un vaccin traditionnelLe fameux QR code a aussi modifié sa pratique sportive. « J’ai dû changer de club de randonnée, explique-t-il. La retraite sportive d’Aurillac demandait le pass. » La dernière fois qu’il a mangé au restaurant?? « Avant que le pass sanitaire entre en vigueur. C’était au Rouget, on était une trentaine. Maintenant, on fait des bouffes chez l’un, chez l’autre. » Vacciné contre la grippe, il a refusé le vaccin Covid « parce que je suis contre l’obligation. J’attends un vaccin traditionnel comme ça a été annoncé, peut-être que je le prendrais. Mais même si je suis vacciné, je prendrais les mêmes précautions. Quand je rentre des courses par exemple, je passe à l’alcool les emballages et je me lave les mains. » Mais il ne fait pas de test. « Même quand c’était gratuit. Je n’en ai pas fait avant Noël, des gens de ma famille sont vaccinés, d’autres, non… Je vais juste en faire un car un médecin spécialiste le demande pour les non-vaccinés. Ça coûtera 40 € mais bon. »
Environ 24.000 non-vaccinés dans le CantalAu 8 janvier (*), 53,2 millions de personnes ont reçu une première dose, soit 79 % de la population, dont 280.460 en cumul depuis le 1er janvier. Dans le Cantal, ces chiffres sont un peu plus élevés : À Aurillac, par exemple, 82 % des habitants ont reçu une première injection, et 81,1 % ont un schéma vaccinal complet. Les personnes non-vaccinées de plus de 12 ans, sont aujourd’hui 4,7 millions, environ, en France. Et ces personnes, âgées de plus de 5 ans, qui n’ont reçu aucune dose de vaccin contre le Covid-19 sont environ 24.000 dans le Cantal, soit un peu moins de 17 % de la population. (*) Sources : ministère des Solidarités et de la Santé, Assurance maladie.
Ceux qui connaissent Matthieu (*), le voyaient souvent le matin, siroter un café à la terrasse d’un café à Aurillac. Mais ça, c’était avant. « Le vrai basculement, ça a été le 9 août 2021 avec la mise en place du pass sanitaire. Depuis, je suis allé au restaurant 2 ou 3 fois avec un test antigénique. Mais la vraie déclaration de guerre, c’est quand la validité du test est passée de 72 heures à 24 heures. Comme j’ai ma fille en garde alternée, avant on pouvait passer le week-end tranquilles. Mais là, c’était juste un repas au restaurant ».
Et la fin d’une vie sociale riche pour Matthieu : « Les librairies, les médiathèques, les restaurants, les bistrots c’étaient mes lieux de culte. C’est une privation que j’observe, même si c’est difficile à vivre. Quand ma fille me demande d’aller au cinéma voir un dessin animé, ou au restaurant, je lui dis qu’on ira plus tard. Et qu’en attendant, on va regarder un DVD à la maison. Je l’attends devant la médiathèque, et elle choisit son DVD. Et au lieu du restaurant, on se fait livrer une pizza ».
Matthieu assume son statut : « Je suis sidéré avec l’implosion du secret médical. Les mots ont un sens. Je ne suis pas un anti-vax. Je suis vacciné par ailleurs. Mais je suis un anti-pass. Le caractère invraisemblable dont on est victime, cette espèce de charge démente me semble délirante. Mais l’inconfort est gérable. Même si on a l’impression d’être dans un cauchemar éveillé. Mais le vrai problème pour moi est ailleurs. Nous n’avons pas, ma fille et moi, de médecin traitant. Dans le cabinet où nous allions, sur les trois médecins, l’un est parti à la retraite, un autre a quitté le cabinet, et le troisième ne veut reprendre la patientèle des deux autres. Et on peut aussi parler des dentistes ou des ophtalmos. Il est là le vrai problème ».
Yann Bayssat, Clément Bessoudoux et Bruno-Serge Leroy
(*) Les prénoms ont été modifiés.
