Le cri d’alarme de Claude Ponti
Il est tellement prolifique qu'on finirait presque par oublier de saluer la sortie de son nouvel album. Et pourtant, Claude Ponti, auteur illustrateur majeur d'une septantaine de livres pour enfants, pour la plupart publiés par L'école des loisirs, de quatre romans pour adultes ou encore de nombreux podcasts, n'a rien perdu de son talent. Ni au fil du temps ni au creux des racines tortueuses de l'inconscient qui, depuis trente ans, ponctuent son œuvre, baroque et inventive, si proche de l'enfance, de ses malheurs et de la vérité.
Bien avant la vague #MeToo, Ponti dénonça les abus sexuels dont il fut victime de la part de son grand-père. Animé depuis par une colère rentrée qui ne le quitte pas, et qui n’empêche pas en lui une réelle douceur, il risque réellement de sortir de ses gonds si on lui déclare, croyant l’amadouer, qu’il a gardé son âme d’enfant. Avec l’enfance qui fut la sienne, mieux valait en effet grandir vite et loin du giron familial lorrain au sein duquel il ouvrit les yeux un certain 22 novembre 1948.
Une nouvelle année, un nouveau monde
Désireux, depuis L'album d'Adèle (Gallimard, 1985), d'alerter les enfants sur les dangers qui les attirent tout en croyant en leur capacité à rebondir, l'artiste ne recule devant aucun scénario comme en témoigne, entre autres, Okilélé (à lire tout haut), paru en 1993, sans doute le récit préféré des rejetés, qui raconte la déception de parents face à la laideur présumée de leur nouveau-né.
Dernier-né, de l'auteur cette fois, Blaise, Isée et le Tue-Planète n'y va pas non plus par quatre chemins et ne laisse aux jeunes lecteurs que peu d'illusions sur l'avenir de notre terre nourricière. Comme toujours, cependant, l'auteur, de la noirceur, parvient à extraire une goutte d'espoir, estimant qu'il est préférable de terminer un ouvrage pour enfants, aussi réaliste soit-il, par une note positive. C'est donc non seulement vers une nouvelle année mais aussi vers un nouveau monde que volent Blaise, Isée et un bon millier de poussins à l'heure où le vaisseau spatial d'Isée, L'Éclair 1, vient de s'écraser sur leur maison. En panne de carburant, l'héroïne leur présente ses excuses puis les avertit du danger encouru par la galaxie.
Imagination sans limites
Un Tue-Planète détruirait les planètes les unes après les autres et, chaque fois, de façon différente ; qu’il s’agisse de Végule III étouffée par une forêt mortelle, de K.H.27 qui n’est plus qu’un océan où il pleut tout le temps ou de Sarcusse ravagée de cratères… Autant de dérèglements climatiques qui semblent de plus en plus incontrôlables et qui motivent Blaise, Isée et les poussins à partir ensemble abattre le Tue-Planète.
S'ensuit, sur de grandes doubles pages fourmillant de détails, l'impressionnante construction d'un vaisseau spatial, L'Éclair II, où chacun met la patte à la pâte avec une énergie débordante, à l'image des illustrations de Ponti dont l'imagination ne connaît pas de limites.
Architecturale et phénoménale, la fabrication de ce grand œuvre n’omet pas les détails d’importance tels l’installation de couettes, d’oreillers, de casseroles et de plantes qui rendront la bataille moins rude. Dans cette optique, les poussins semblent se créer un univers où il ferait bon vivre avec cette eau pure recyclée, cette lumière du jour claire et lumineuse, ces cultures fraîches pour se nourrir, ces vagues, ces rêves et ces jeux qui adouciront la dure réalité du voyage.
Force vitale
Ils découvriront en effet une planète où les habitants construisent sans arrêt, sur les ruines de ruines, une autre où le climat est de plus en plus froid, une troisième où la forêt vorace se dévore elle-même, et ainsi de suite. Claude Ponti n’est certes pas le premier à parler de la bêtise humaine aux enfants, avec, pour corollaire, entre autres, le réchauffement climatique, mais il le fait avec une telle force vitale et torrentielle qu’il tire une sonnette d’alarme susceptible de résonner haut et fort. Et ce, grâce aussi aux illustrations végétales, malicieuses, sinueuses et protéiformes qui enivrent les rétines les plus abstinentes et illuminent les effrois les plus sombres.
Joignant, comme toujours, le verbe au trait de pinceau, avec son lot de mots ou d’expressions inventées qui nourrissent son univers, l’auteur nous mène vers des planètes "incroyabilicieuses" et "magnifiquissimes". Que rêver de mieux pour 2022 ?
- Claude Ponti |Blaise, Isée et le Tue-Planète | album | L'école des loisirs | 46 pp., 22 €. Dès 5 ans.
