Livres de poche : les 14 romans à lire absolument cet été
Alors que les grands formats sont à la peine, les livres de poche cartonnent ces temps-ci. Conséquences de l’inflation (bien que le prix moyen d’un poche soit passé de 7 à 8 euros en moyenne) ? Qualité des couvertures ? Vertu des séries ou autres films qui boostent les ventes ? Toujours est-il qu’un livre écoulé sur quatre est un livre au petit format. Dans le registre, c’est Le Livre de poche qui tient la corde, avec près d’un quart du marché, suivi de Pocket (16,5 %), Folio (13 %), J’ai Lu (10,2 %), Points (5,2 %), etc. Zoom sur quelques romans à glisser dans votre sac.
Jean-Christophe Grangé
Immersion dans l’empire du mal
Il considère que notre époque, avec des enquêteurs rivés à leur écran, a perdu ce qui faisait l’âme du polar. Alors, pour son seizième thriller, Jean-Christophe Grangé s’est engouffré dans le passé. Avec succès. Sa plongée dans le Berlin nazi de 1939, immersion dans l’empire du mal, riche en rebondissements et en scènes apocalyptiques, est passionnante. Il y a des meurtres en série, bien entendu. Ici, quatre épouses de hauts dignitaires nazis sont sauvagement trucidées et mutilées. Points communs des victimes ? La richesse, la beauté, la frivolité, l’appartenance au Club Wilhem de l’hôtel Adlon. Deux psys et un SS de service enquêtent. Les pistes se succèdent, à bon rythme. Un ancien repris de justice et combattant de 14-18 défiguré, une star, parfait géniteur putatif pour les candidates à la maternité des Lebensborn, la communauté tzigane… Pas question de dévoiler ici le pot aux roses. M. P.
Les Promises, par Jean-Christophe Grangé. Le Livre de poche, 800 p., 10,90 €.
Bernard Minier
Une ténébreuse affaire
Comme toujours chez Minier, le roman s’ouvre par une scène d’exposition qui fait froid dans le dos : on retrouve le sergent Sergio Castillo Moreira crucifié sur un calvaire dans une campagne perdue au nord-ouest de Madrid. Subtilité de l’affaire : le cadavre a été collé à la superglu. Quand on cherche la Guardia Civil, on la trouve. A la fois collègue et maîtresse de la victime, Lucia Guerrero est mise sur l’enquête. Le premier suspect se suicide. Des étudiants en criminologie à l’université de Salamanque entrent dans la danse : ils ont débusqué dans les archives des cas de crimes à la colle avec des mises en scène similaires, sur la Costa del Sol et à Ségovie, et surtout trente ans avant dans le Haut-Aragon. Ça se corse… Avec son succès, Minier pourrait tourner en rond. Il n’en est rien. Tout en gardant son art du suspense, il se réinvente ici en créant une nouvelle héroïne charismatique, Lucia. Palpitant. Louis-Henri de La Rochefoucauld
Lucia, par Bernard Minier. Pocket, 512 p., 9,20 €.
Nicolas Mathieu
Bouts de France
Elle est si loin des Vosges la Terre brûlée au vent/Des landes de pierres… Mais pour les vivants, c’est aussi un peu d’enfer que cette existence qui s’obstine à changer les espoirs d’adolescents en regrets d’adultes. Connemara, de Nicolas Mathieu, entremêle les destins de deux enfants du pays, Christophe et Hélène, le hockeyeur et la bonne élève. Comme déjà avec Leurs enfants après eux (Goncourt 2018), l’écrivain saisit des "bouts de France" avec une justesse que seule la littérature permet : ouvriers déclassés, fonctionnaires territoriaux aspirants macronistes, consultants à bullet-points… Tout ce petit monde prend vie sans esprit de démonstration. Avec ce qu’il faut de sens de l’observation et d’empathie pour décrire le monde. La critique a salué ; les lecteurs ont validé : Connemara s’est vendu à ce jour à plus de 240 000 exemplaires. Anne Rosencher
Connemara, par Nicolas Mathieu. Babel, 544 p., 9,90 €.
J. Courtney Sullivan
Curieuses amitiés américaines
Cette excellente comédie de mœurs, aussi féroce que drôle, dépasse de loin ce qu’on en attendait en la commençant. L’Américaine J. Courtney Sullivan y explore l’histoire d’amitié entre une femme et sa baby-sitter. La première, Elizabeth, brillante auteure, vient de quitter New York et peine à écrire son troisième livre comme à s’adapter à sa vie de jeune mère. La seconde, Sam, étudiante, tente de construire son avenir, déjà alourdi par des prêts étudiants. Tout les sépare mais chacune se projette dans la vie de l’autre alors qu’elles partagent un même vertige face à l’horizon des possibles. Avec son scénario habilement ficelé, sans être cousu de fil blanc, le soin et la finesse apportés aux lieux et au développement des personnages, on imagine bien ce roman porté un jour sur grand écran. Pauline Leduc
Les Affinités sélectives, par J. Courtney Sullivan, trad. de l’anglais par Caroline Bouet. Pocket, 641 p., 10,30 €.
Simonetta Greggio
Violences italiennes
Bellissima, le dixième roman de Simonetta Greggio, n’a rien d’une bluette. Derrière ce doux titre, qui fait référence aux lauriers de miss Bellisima glanés par sa mère et au film de Visconti, jaillit une grande violence. Celle de l’Italie fasciste et des attentats, celle du père de l’auteure aussi, qui la cognait à chaque peccadille. Fille de Padoue, elle se retourne sur sa jeunesse à l’occasion de visites chez sa mère, à laquelle elle a pardonné depuis longtemps. Difficile de se révolter dans les années 1970 pour une mère de quatre enfants, épouse d’un mari ingénieur et homme de paille d’un entrepreneur omnipotent et corrompu. "A la maison, la terreur régnait", rapporte l’auteure, qui procède en patchwork. Violences étatiques, politiques et familiales se superposent dans cette partition conçue avec les tripes. M. P.
Bellissima, par Simonetta Greggio. J’ai Lu, 256 p., 7,50 €.
Laura Kasischke
Chute dans le Michigan
1984, Michigan, Leïla, 24 ans, travaille comme réceptionniste au Swan Hotel. Derrière celui-ci, la sombre Suspicious River s’écoule. Pour le prix d’une nuit, la jeune femme se prostitue, 60 dollars la passe, puis elle enfouit les billets dans un tiroir. Elle les compte parfois, sans désir, ni honte, observant d’un œil terne son mari, Mick, maigrir et s’effacer. Bientôt, des hommes se rendent au Swan Hotel pour s’acheter les extras de Leïla, qui les enchaîne, mécanique vide. Ce premier roman (1996) de Laura Kasischke, autrice américaine du splendide Esprit d’hiver, déroule au fil d’une écriture hypnotique l’histoire dérangeante, obsédante, d’une chute qu’éclairent peu à peu les souvenirs de Leïla. Des eaux noires de la rivière remontent des cris, des images : sa mère aguicheuse, manipulatrice, s’offrant à son oncle, ses cris entendus depuis sa chambre… Bientôt, la réceptionniste s’éprend d’un nouveau client, qui la gifle. Et Leïla aime ses coups. Adapté au cinéma en 2000 par Lynne Stopkevitch, ce roman enchaîne. Et noie. Emilie Lanez
A Suspicious River, par Laura Kasischke, trad. de l’Anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke. Folio, 448 p., 9,20 €.
Constance Debré
Extinction
Après Play Boy et Love Me Tender, Constance Debré achève ici de démolir la mythologie de sa famille paternelle, enterre (au sens strict) son père et poursuit sa réflexion sur son changement de vie radical – elle a dans sa quarantaine quitté mari, enfant et boulot pour devenir homosexuelle et écrivain (elle tient au masculin). Il y a dans Nom un ton caustique, parfois hilarant, qui fait penser à In Memoriam de Paul Léautaud et à Extinction de Thomas Bernhard. C’est incroyablement vivant – à côté d’elle, même Virginie Despentes prend un coup de vieux. De son propre aveu, l’écriture sèche de Debré tient du jansénisme. Ne vous arrêtez pas à son look : il se pourrait bien que cette tête brûlée soit avant tout une héritière de Pascal. L.-H. DE L. R.
Nom, par Constance Debré. J’ai Lu, 160 p., 7 €.
Catherine Cusset
A chacun(e) son bonheur
La bonne idée de Catherine Cusset est d’avoir alterné les portraits de ses deux héroïnes, Clarisse et Eve, et mis en miroir leurs réactions dissemblables face aux défis de la vie – l’amour, le désir, le couple, la maternité, la maladie, etc. –, de l’adolescence à la cinquantaine passée, soit d’août 1979 à la fin de 2018. Et cela, en jouant à saute-mouton avec le temps. Ça commence sec avec Clarisse, 16 ans, fille unique d’une mère alcoolique et d’un père reparti dans son Italie natale, qui se fait violer dans un club de vacances. Eve, de son côté, est élevée dans le cocon d’un foyer équilibré. Prémices d’une vie dissolue et fantasque pour Clarisse et d’un quotidien bourgeois pour Eve, mariée au long cours. Bien sûr, la première connaîtra des moments de répit et la seconde, des égarements passagers. A chacune sa conception du bonheur, et au lecteur celui de se plonger dans ce lumineux roman. M. P.
La Définition du bonheur, par Catherine Cusset. Folio, 368 p., 8,70 €.
Virginia Reeves
Dysfonctionnements
C’est une de ces histoires dont on sait, dès les premières pages, qu’elle finira mal. Mais qui déjoue, avec finesse, tous nos pronostics. Edmund Malinovski, brillant psychiatre comportementaliste, prend la tête d’un établissement à la dérive. Il a réussi à convaincre sa femme, Laura, de s’installer avec lui au cœur du Montana. Tandis que son charismatique mari tente de réformer l’hôpital, elle tente de ne pas se dissoudre. Creusant en même temps les dysfonctionnements des hôpitaux psychiatriques de l’Amérique des années 1970 et ceux d’un mariage, la romancière américaine Virginia Reeves – déjà remarquée pour son premier roman Un travail comme un autre – construit un drame intimiste et acéré. C’est déchirant, pas franchement joyeux, mais nimbé d’une splendide mélancolie. P. L.
Anatomie d’un mariage, Virginia Reeves, trad. de l’anglais par Carine Chichereau, Le Livre de poche, 400 P., 9,20 €.
Mélanie Michaud
Le Québec, côté banlieue
Avec ce premier roman bref et musclé, Mélanie Michaud dépeint la pauvreté sans misérabilisme, se place à hauteur d’enfant sans niaiserie et rend pétillant, voire joyeux, un récit qui navigue pourtant en eaux franchement glauques. Soit l’histoire d’une fillette qui pousse au milieu des années 1980, entre cruauté, brutalité et carences. Celle d’un quartier pauvre de Québec, Burgundy, – "un lieu où on ne grandit pas vraiment, où l’on reste petit" – aussi dysfonctionnel que sa famille. Grâce aux magouilles du patriarche, la famille déménage à Sainte-Catherine, banlieue proprette. L’occasion pour l’enfant mi-rageuse-mi rêveuse, qui refuse l’abattement, d’espérer échapper à sa condition. Page après page, l’auteure fouille crûment son enfance, dans un récit qui pulse au rythme de délicieuses expressions québécoises. Loin du roman à thèse ou à bons sentiments, Burgundy explore, l’air de rien, le déterminisme social. Et la possibilité d’un affranchissement. P. L.
Burgundy, par Mélanie Michaud. Points, 186 P. , 7,90 €.
Frédéric Ploussard
Pétaradant
Sculpteur et éducateur spécialisé, le Vosgien Frédéric Ploussard a aussi et surtout l’humour en bandoulière comme en atteste Mobylette, un premier roman à la fois loufoque et solide, singulier et empathique. Soit Dominique, le narrateur, éducateur dans un foyer pour mineurs à Saint-Dié-des-Vosges. Jeune père à la ramasse et compagnon déficient, il s’occupe en revanche activement des 42 adolescents fracassés de l’établissement. Calmer les nerveux, arrêter les bagarres, réparer saccages et larcins… Le quotidien picaresque de Dom en éreinterait plus d’un. Il y a là l’hyperactif Anthony, les diablesses Mélanie et Cindy, Adama, le lanceur de javelots, Franck, le tueur de poules… Un tableau épique, auquel il faut ajouter celui, truculent, de la jeunesse du narrateur. Porté par une langue gouleyante et un ton mordant, Mobylette livre une joyeuse pétarade. M. P.
Mobylette, par Frédéric Ploussard. Pocket, 448 p., 9 €.
Joy Majdalani
Boys, boys, boys
On se souvient de Nizan écrivant qu’il ne laisserait personne dire de 20 ans que c’est le plus bel âge de la vie. Avant, ce n’est pas toujours mieux – acné, harcèlement scolaire et autres plaisirs. Dans Le Goût des garçons, le premier roman très cru de Joy Majdalani, l’héroïne a 13 ans. Scolarisée à Beyrouth au collège Notre-Dame de l’Annonciation, elle porte l’uniforme. Ses fantasmes ne sont pas très catholiques, d’autant qu’elle se met à fréquenter "les Dangereuses" : Ingrid, Bruna et Soumaya. Ces filles-là ne se font pas de cadeau, les amies d’un jour sont les ennemies du lendemain. Pas simple de s’initier à l’amour quand toutes vos confidentes, rongées par une jalousie vipérine, colportent les pires ragots dans votre dos… L.-H. DE L. R.
Le Goût des garçons, par Joy Majdalani. Points, 192 p., 7,90 €.
Leïla Slimani
Le Maroc des désillusions
Après Le Pays des autres, voici le deuxième volet d’une trilogie s’inspirant de l’histoire marocaine des grands-parents maternels de l’auteure, installés dans la région de Meknès. On retrouve l’Alsacienne Mathilde, mariée au spahi Amine Belha, dans les années 1968-1975 marquées par la révolte de la jeunesse et des intellectuels marocains face à l’intransigeance d’Hassan II. Amine, désormais riche propriétaire agricole, a choisi son camp : il croit en la foi paysanne du roi, tandis que son frère Omar, entré dans le renseignement, réduit les opposants au silence. Quant à Mathilde, la quarantaine fatiguée, elle se console en prodiguant des soins « moyen âgeux » dans son dispensaire. Même cacophonie du côté des enfants… La plume incisive de Leïla Slimani virevolte d’un personnage à l’autre, d’une désillusion à l’autre, des universitaires aux paysans, de Rabat à Meknès… M. P.
Regardez-nous danser, par Leïla Slimani. Folio, 384 p., 9,20 €.
Mélissa Da Costa
Embarquement sur Uranus
Au printemps, avec Les Femmes du bout du monde, Mélissa Da Costa nous entraînait en Nouvelle-Zélande du sud. Aujourd’hui, c’est sur Uranus que la best-selleuse trentenaire nous embarque avec cet inédit publié en poche. Ou plus exactement qu’elle embarque Arthur, 5 ans, assez crédule pour croire qu’on a bien confié à sa maman, Clarisse, une mission secrète sur cet astre. Le lecteur l’a compris : Clarisse est très malade, ses jours sont comptés et aucun adulte n’ose le dire au petit garçon. Alors, Clarisse a inventé cette – belle – histoire, qui ne sera pas sans dégâts sur Arthur, mais qui aidera les enfants du monde – en effet, deux euros de chaque ouvrage vendu sont versés à L’Unicef. M. P.
La Faiseuse d’étoiles, par Mélissa Da Costa. Le Livre de poche, 192 p., 7,70 €.
