Raphaël Quenard, l’auteur "ouf" ? Ce que vaut vraiment son livre "Clamser à Tataouine"
Il avait crevé l’écran dans Chien de la casse, où il interprétait un dealer qui citait Montaigne : "La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse." Cette prestation avait valu à Raphaël Quenard le César de la meilleure révélation masculine 2024. On l’a vu depuis chez Quentin Dupieux (Yannick et Le Deuxième Acte) et dans des seconds rôles partout (dont L’Amour ouf). Sa faconde surréaliste et son accent improbable de titi parisien postmoderne (bien qu’il soit originaire de Grenoble) ont assuré sa réputation. Se distinguant de tous les acteurs sans esprit qui encombrent les plateaux de télévision, Quenard sait transformer en happenings ses interviews promotionnelles. Au dernier Festival de Cannes, où il présentait son premier long-métrage comme réalisateur, I Love Peru, il a fait sensation en déambulant sur la Croisette accompagné d’un type déguisé en condor. En attendant d’incarner Johnny dans le biopic que tournera l’an prochain Cédric Jimenez, et qui devrait le consacrer comme star grand public, Quenard ajoute une corde à son arc en publiant Clamser à Tataouine, une comédie acide où sa verve fait merveille.
Que raconte ce provoquant premier roman ? Dans un ton qui rappelle plus C’est arrivé près de chez vous qu’Orange mécanique, un "joyeux sociopathe" confesse les quelques féminicides qu’il a à son actif – il a décidé de tuer une femme par classe sociale. Pour s’expliquer sur ses intentions, Quenard nous a donné rendez-vous à Belleville, au café où il a ses habitudes : "C’est scientifique, les tueurs en série s’attaquent principalement à des femmes. Comme la confusion est appelée à être faite, je précise que je ne suis pas l’avocat de mon narrateur. Clamser à Tataouine est une galerie de personnages folkloriques, un voyage à travers des milieux différents, que j’ai voulu rendre réjouissant. Il n’y a pas de descriptions sordides, les meurtres n’occupent que quelques pages. Le héros n’est pas moral, mais le livre l’est, la justice immanente finit par reprendre ses droits – nous n’en dirons pas plus ! J’estime qu’il n’y a pas de place dans la création pour les injonctions moralisatrices. La création est omnivore, on prend partout – dans un sourire espiègle, le dévoilement d’une dentition, le regard réprobateur d’un humain sur les talons duquel on aurait marché…"
Dès les premières pages, le lecteur est frappé par l’inventivité de Quenard dans son usage du français et son style oral écrit. Certains l’ont comparé à Frédéric Dard, ce qui est une fausse piste, comme nous le confirme le principal intéressé : "Je n’ai jamais lu San-Antonio, même si je sais que Dard a été prolifique et a fait fureur… L’oralité me vient de Céline, dont j’ai aimé Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit." Quand on creuse ses goûts, ce faux hurluberlu qui a un côté mystique s’avère à la fois humble et pertinent : "Un ami m’a fait découvrir Journal d’un curé de campagne et Sous le soleil de Satan – exceptionnel ! Outre Bernanos, il m’a fait lire les essais de Péguy, comme L’Argent. Je suis contaminé par un complexe : j’ai d’immenses lacunes en termes de culture générale. J’essaie de me rattraper. Les deux livres qui m’ont le plus fasciné sont Le Comte de Monte-Cristo et Les Misérables. Les classiques sont essentiels, comme Kafka ou Les Chants de Maldoror de Lautréamont. Lautréamont, c’est pointu mais accessible, à l’inverse de Faulkner, que je ne prends pas trop de plaisir à lire – je ne sais pas si on a le droit de dire ça. Pour moi, le plaisir est à son maximum avec Dumas."
"Jul, je le trouve infiniment plus percutant"
Parce qu’il n’y a pas que Dumas et Lautréamont dans la vie, Quenard nourrit une passion pour le rappeur marseillais Jul, qu’il a vu plusieurs fois en concert, au Vélodrome comme au Stade de France : "Si vous me demandez qui sont pour moi les meilleurs paroliers actuels, je citerai aussi Vald, SCH ou Orelsan, qui ont des écritures plus classiques, référencées, que j’admire aussi beaucoup. Mais Jul, je le trouve infiniment plus percutant. Il a la magie de la simplicité, une poésie pragmatique – s’il parvient à être aussi universel, c’est bien qu’il touche en nous une corde sensible et rassembleuse." Il nous conseille ces titres : "Goodbye, Perdu, Comme les gens d’ici, Dans la loge et Sous terre. Si je devais convertir un ami, j’irais piocher là-dedans. Après il y en a plein d’autres, c’est une mine d’or créative. Tous les collaborateurs de Jul se disent émerveillés par son instinct. Il est inutile de se perdre dans la sophistication…"
L’autodidacte Quenard a découvert sa vocation d’écrivain grâce à l’acteur et dramaturge Eric Naggar, auteur notamment de la pièce L’Etrangleur s’excite, créée au théâtre Hébertot en 1982 avec une mise en scène de Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle dans le rôle-titre. Les deux hommes ayant sympathisé, et Naggar n’ayant pas d’ordinateur, Quenard lui a servi un temps de dactylo pour mettre du beurre dans les épinards. Au fil des discussions, lui vient l’envie de se lancer : "J’ai commencé à écrire Clamser à Tataouine à 26 ans – j’en ai 34 aujourd’hui. Je l’ai envoyé à toutes les maisons d’édition, en recevant la réponse standard : 'Nous avons lu avec beaucoup de plaisir votre manuscrit, mais il ne correspond pas à notre ligne éditoriale', blablabla… Je l’ai mis dans le tiroir, j’en ai écrit un autre. Un jour, sur Europe 1, une journaliste me dit que j’aime bien retoucher mes répliques, et je réponds que j’ai même écrit un livre. C’est remonté aux oreilles de Sophie de Closets [NDLR : la patronne de Flammarion]."
Un futur Louis de Funès ?
Bien avant cela, en Savoie, Quenard fut assistant parlementaire de l’ancienne députée socialiste "hyper sympa" Bernadette Laclais. Qu’allait-il chercher là-dedans ? "La politique m’attirait. Les acteurs professionnels sont au fond… les plus mauvais acteurs – je m’inclus, évidemment. Nous avons le droit de recommencer, de refaire une prise. Les commerciaux, les avocats ou les politiques, eux, sont sans filet quand ils se jettent dans une plaidoirie ou un discours. Ils n’ont pas le droit de bégayer, ce serait la moquerie immédiate, ils seraient brocardés sur tous les dos de kiosques. La politique, c’est le microcosme où la plus grande cruauté est à l’œuvre, chacun attend un faux pas du voisin. Mais je me suis rendu compte que m’intéressait la facette spectaculaire, alors que le quotidien ce sont des problématiques locales. Au cinéma par contre je suis passionné par l’essence du métier, c’est-à-dire le jeu. Ça me passionne, je sais que je pourrai faire ça longtemps."
S’il va bientôt endosser le costume de l’idole des jeunes, Quenard a un autre maître que Johnny, à savoir Louis de Funès, qu’il classe dans son panthéon personnel au même rang que Sacha Guitry, Louis Jouvet et Jim Carrey : "Il est inatteignable, pas considéré à la hauteur de l’exploit que représente chacune de ses prestations. Quiconque s’est déjà retrouvé sur un plateau avec un texte, un metteur en scène, une quarantaine de personnes, des partenaires en pagaille et un rythme à tenir sait que Louis de Funès est un modèle en matière de liberté. Il utilise les interstices pour en faire un espace de création, toujours avec justesse… C’est très dur. Il est parfois pris de haut par les snobs, qui le traitent avec dérision. Les gens rasoirs ou rabat-joie le jugent répétitifs, mais il avait tellement de brio… C’est le cabotinage élevé au niveau suprême, de La Grande Vadrouille au Corniaud et de L’Aile ou la Cuisse à La Folie des grandeurs." En vérité, il n’y a nulle folie chez Quenard. Un futur grand ?
Clamser à Tataouine par Raphaël Quenard. Flammarion, 190 p., 22 €.
