"Une double vie comme Batman" : immersion avec les civils réservistes dans la marine à Lorient
L’eau opaque du port militaire de Lanester, dans le Morbihan, ne donne pas vraiment envie de s’y plonger. En ce jeudi du mois de juin, où la météo bretonne alterne entre averses et éclaircies, sa température n’excède pas 15 °C. "Ce n’est pas l’exercice en soi qui m’angoisse, c’est le froid !", confie Gaïa, ensemble militaire sur le dos. Hésitante, elle scrute le fond, puis réalise un plongeon parfait. Malgré le poids de son uniforme et les deux heures de pagaie qu’elle vient de réaliser dans la rade de Lorient, la jeune femme nage sans problème jusqu’à ses moniteurs, plonge en apnée sous un Zodiac retourné, puis rejoint la berge en quelques minutes. "Finalement, j’ai adoré ! Ici, on se dépasse physiquement", lâche-t-elle avant de rejoindre le reste de son unité.
Il y a encore quatre semaines, Gaïa n’avait aucune expérience militaire, et aucun lien spécifique avec la marine nationale. Mais comme 28 autres camarades, âgés de 18 à 52 ans, cette étudiante en relations internationales a décidé de s’engager dans la flottille de réserve maritime (FRM) de la force maritime des fusiliers marins et commandos (Forfusco), créée et dirigée par le commandant Jean-Yves Piasecki depuis 2023. Durant une formation compressée de cinq semaines à la base de Lanester, la Parisienne sera ainsi formée au tir, au combat d’infanterie, aux techniques d’intervention opérationnelle rapprochée (Tior), au secourisme et au droit opérationnel, tout en suivant des entraînements physiques quotidiens. Un rythme intense, nécessaire pour s’intégrer aux unités actives qu’elle viendra renforcer lors de ses prochaines missions. "Le but est de fournir des réservistes qualifiés, avec un très bon niveau de formation et qui pourront ensuite progresser en grade et en responsabilité", résume le commandant Piasecki.
Le défi est immense : à l’issue de leur stage, ces civils, majoritairement étudiants ou bacheliers, mais le groupe compte aussi un docteur en pharmacie ou un ingénieur en aérospatial, devront avoir le niveau pour protéger les sites sensibles de la marine nationale. Dans ce contexte, tous ont fait l’objet d’une enquête sécuritaire préalable, et ont été recrutés sur dossier avec lettre de motivation. Tous doivent également être disponibles et adaptables : cette formation, comme leurs futures missions, se déroule sur leurs congés ou leur temps libre – en échange, ils seront logés, nourris et rémunérés.
Pour le commandant Piasecki, la création de ce vivier, recruté à coups d’appels sur les réseaux sociaux, dans les Salons étudiants ou dans les groupes de préparation militaire marine (PMM), est "plus que stratégique pour la France". "On parle d’un deuxième porte-avions, on observe la situation internationale… Il nous faut davantage d’effectifs, et insister sur la jeunesse pour composer d’éventuels parcours de carrière", fait-il valoir, précisant que la Forfusco recherche dans ce contexte "tous types de profils ayant une bonne condition physique pour servir au sein des forces spécialisées, voire pour certains au sein des forces spéciales". L’ambition est claire : répondre, à terme, à la demande gouvernementale de doubler la réserve opérationnelle militaire d’ici à 2030, et de la tripler d’ici à 2035.
"C’est dans la tête !"
"Nous les sortons de leurs habitudes, nous les bousculons un peu, mais nous gardons ce côté humain qui leur donnera envie de s’engager dans l’institution", explique Jean-Yves Piasecki, qui peut compter sur une équipe de neuf instructeurs - tous réservistes - pour transformer ces 29 civils en militaires opérationnels. Même au bout de l’effort, les stagiaires rencontrés par L’Express sont poussés à dépasser leurs limites physiques et mentales. Sur le terrain d’athlétisme, les frères jumeaux Axel et Louan - rebaptisés "R1" et "R2" pour les différencier, en raison de la première lettre de leur nom de famille –, arrachent un dernier tour de piste avant de stopper leur course simultanément. Depuis déjà une dizaine de minutes, ces deux étudiants suivent le rythme dicté par une bande sonore, et accélèrent à chaque minute de 0,5 kilomètre-heure. Ce test d’endurance très intense, qui permet notamment de mesurer leur capacité cardio-vasculaire, sert également à observer leur résistance psychologique – les candidats s’arrêtent d’eux-mêmes, lorsqu’ils s’estiment au bout de leurs possibilités.
"Si R1 arrête, R2 aussi ? Tu n’es pas obligé de suivre ton frère, tu aurais pu faire un tour de plus. Tout ça, c’est aussi dans la tête", fait remarquer l’instructeur de sport à l’un des jumeaux, qui a pourtant réussi à compléter trois paliers de plus que lors du premier essai, quatre semaines auparavant. Les frères acquiescent, à bout de souffle. La nuit précédente, l’un d’eux a été obligé de "faire des quarts", c’est-à-dire monter la garde en surveillant une porte à tour de rôle avec d’autres camarades. "C’était la sanction pour n’avoir pas suivi les consignes lors d’une course d’orientation de nuit", raconte-t-il. Pas d’exceptions pour les réservistes de la FRM Forfusco - la rigueur militaire est la même pour tout le monde.
C’est aussi cette culture que sont venus chercher les jeunes stagiaires. Boris, docteur en pharmacie à Nantes, s’amuse ainsi de s’être fait nommer "pistard" en raison de son âge - à 29 ans, il est l’un des plus vieux du groupe. A ce titre, il est chargé de la liaison entre élèves et instructeurs, et de l’organisation de la vie collective en dehors des cours. "Moi qui dirige normalement cinq employés à la pharmacie, je me retrouve avec 30 personnes à gérer, c’est un défi !", admet le pharmacien, admiratif de la rigueur de ses jeunes camarades.
Marche au pas sur le rythme d’un chant militaire, séances de pompes inattendues, parcours du combattant, réveil à 6 heures du matin, Marseillaise dans la cour d’honneur pour la cérémonie du lever des couleurs… Le jeune homme apprécie autant la fermeté de sa formation que les traditions qui l’entourent. "Ça me plaît bien de rejoindre cette réserve à 29 ans, et de mener une sorte de double vie comme Batman, entre la pharmacie et la marine !", plaisante-t-il, déjà prêt à appliquer "quelques outils de management militaire" dans sa vie de pharmacien.
"On prend sur soi"
Au-delà des performances physiques, c’est aussi l’esprit de cohésion que recherche le commandant Piasecki. Ici, pas question d’abandonner un camarade sur la route pour finir sa course plus vite, ou de perdre la liaison avec un coéquipier lors d’un exercice en immersion. "Au début, un des stagiaires était par exemple très individualiste, ne souhaitait qu’améliorer son score personnel. On lui a vite fait comprendre que ce n’était pas dans notre ADN, et on l’a vu changer au fil des semaines, ce qui est très gratifiant", décrit le commandant.
Face aux élèves équipés d’une arme factice qui évoluent devant lui, Gilbert, réserviste et instructeur de combat d’infanterie, observe ainsi en priorité la communication des stagiaires entre eux. Au cœur de la base, ces derniers réagissent à un scénario dans lequel un individu se serait introduit dans un bâtiment militaire. Mais, lors de l’exercice, deux d’entre eux perdent leur contact visuel. "C’est l’erreur à ne surtout pas faire. Tout seul, on est… ?", demande le moniteur – "... mort !", répondent les élèves. Le groupe discute quelques minutes de la situation, débat sur des consignes mal comprises, une position mal suivie… De petits agacements se font sentir, vite apaisés. "C’est aussi ça qu’on apprend : malgré la fatigue et la promiscuité, on prend sur soi, on tempère", explique Gaïa.
Comme le reste de ses camarades, elle mettra en application ses apprentissages sur le terrain, lors de l’immersion dans une unité de fusiliers marins qui clôture le stage. A la suite de cette dernière épreuve, elle obtiendra, ou non, son certificat de réserviste. "S’ils ne sont pas à la hauteur à la fin de la formation, ils ne seront pas certifiés, mais réorientés vers d’autres postes de la réserve", indique le commandant Piasecki, qui s’inquiète moins d’un éventuel manque de candidats que des moyens capacitaires à mettre en place pour accueillir ces futures recrues dans les meilleures conditions. Dès le mois d’août, une nouvelle promotion de stagiaires sera formée au sein de la FRM Forfusco, et le bouche-à-oreille commence déjà à fonctionner. Pour cette seconde session, plus de 70 candidatures ont été envoyées, pour seulement 36 places disponibles.
