Comment nous sommes tombés dans le piège des vacances instagrammables, par Julia de Funès
La question des vacances n’est plus vraiment "où partir ?", mais "où se montrer au mieux ?" Fini le simple choix d’une destination : on favorise désormais un décor, un cadre à poster. Ce glissement révèle un basculement profond dans notre rapport au travail et à notre propre identité. Hier, le travail nous structurait. Il nous donnait un rôle, une place, une reconnaissance sociale. On était avant tout sa fonction, et les vacances une parenthèse salutaire, un effacement temporaire, une vacance au sens littéral : un vide, un retrait. On disparaissait un peu. Mais ce modèle s’effrite. L’identité professionnelle a perdu de son prestige, concurrencée par l’identité personnelle. Et c’est en vacances qu’elle se donne à voir avec le plus de force. Dès lors, les vacances deviennent un enjeu, un moment où l’on doit donner la meilleure version de soi-même. Le paradoxe est là : autrefois, le travail procurait une identité, il était la source du rôle, et les vacances en étaient la suspension. Aujourd’hui, c’est l’identité qui génère du travail. Non plus un travail professionnel, mais un travail de représentation.
Voici donc à quoi ressemblera, sans surprise, l’été 2025. Un rite de soi mis en images où rien ne doit advenir qui ne puisse être converti en signe. Devant la photographie d’un ciel pastel la légende sera minimale, presque ascétique : Gratitude. L’image ne raconte plus un souvenir, mais atteste d’un état intérieur, d’une disposition spirituelle qu’il convient non pas de vivre, mais de signifier. Le marché local, jadis lieu trivial d’échange, deviendra l’autel du moi responsable. Les tomates anciennes et le panier d’osier, brandi comme un sceptre écologique, attesteront d’un souci d’enracinement éclairé. Ici, consommer ne sera plus un acte mais une manière de prouver qu’on est sain et authentique.
Puis viendra certainement le dîner entre amis, scène obligée de la pastorale estivale. Maison de location, piscine, grande nappe, verres dépareillés mais choisis, sourires cadrés pour suggérer la joie nue d’être ensemble. Il faut montrer que la convivialité n’est pas morte, qu’elle subsiste. Une sorte d’osmose scénographiée, faite d’huile d’olive, de pain chaud et de conversations feintes d’insouciance. La sieste, jadis abandon sans gloire, deviendra à son tour un moment d’élévation. Le roman reposera sur un torse assoupi comme un étendard discret. Peu importe qu’il soit lu, il est juste là pour signifier qu’il pourrait l’être. Ce n’est pas la lecture qui compte, mais l’intention lisible de lire. Le figuier, en arrière-plan, parachèvera la composition. Quant au yoga sur paddle, il sera l’accomplissement final de la mystique estivale : corps en équilibre fragile sur miroir d’eau.
Le "vrai moi" reste introuvable
On ne cherche plus à se recentrer, mais à être vu en train de se recentrer. La sérénité s’est fait image, et la paix intérieure chorégraphie partagée. Les vacances, censées hier nous libérer de l’image sociale, en sont finalement une continuation. On croyait faire une pause, on change juste de scène car l’identité professionnelle a laissé place à une identité personnelle tout aussi exigeante.
Là est le piège : ce "moi" qu’on devait retrouver pendant l’été, ce "vrai moi" reste introuvable. Pris entre le rôle professionnel d’hier et la performance instagrammable d’aujourd’hui, il n’advient jamais. Nous sommes passés d’un théâtre à l’autre, sans jamais vraiment sortir de scène. Alors, si les vraies vacances et la véritable vacance qu’elles supposent existaient encore, ce serait peut-être celle-ci : une suspension de ce devoir d’identité. Non pas fuir le monde, ni se couper des autres, mais s’arracher, un instant, au miroir. Faire quelque chose sans se représenter en train de le faire. Faire quelque chose, sans se raconter en train de le faire. Lire sans publier. Créer sans prouver. Embrasser sans photographier. Des actions sans public, des moments soustraits à la logique du récit. Non pas fuir la visibilité par principe, mais retrouver une épaisseur du geste, une présence non destinée. Lire, nager, marcher, créer — sans image ni message. Car c’est peut-être là, dans l’oubli de soi, qu’on accède le mieux à soi-même. Je vous souhaite donc à tous une bonne vacance !
Julia de Funès est docteure en philosophie
