"Ce n’est pas une passion, c’est toute ma vie" : dans les Côtes-d’Armor, la folie des courses de stock-car
A moitié dissimulée par la poussière ocre qui se dégage de la piste, la vieille Renault 5 de Thierry Lochon semble presque voler. A peine reconnaissable, privée de ses vitres, de ses phares, de son tableau de bord et de tous ses sièges à l’exception de celui du conducteur, la voiture, lancée à pleine puissance sur une butte de terre, tourne sur elle-même dans un tonneau impressionnant. Presque miraculeusement, elle retombe sur ses quatre roues brinquebalantes, et repart dans un vrombissement de moteur, comme si de rien n’était. Le pilote recommencera plusieurs fois la même cascade dans les trois minutes que durera la course. "C’est pour ça que je viens : assurer le spectacle, faire plaisir aux gens", soulignait ce passionné quelques minutes avant le départ. Rassemblée au bord du circuit, la foule exulte - c’est exactement pour ce genre de scènes que la plupart des spectateurs ont fait le déplacement sur le terrain mis à disposition par la mairie de Lanrelas, dans les Côtes-d’Armor.
En ce premier samedi de juillet, cette petite commune de 866 habitants accueille la course annuelle organisée par le Stock-Car Club (SSC) de l’Orne, sur un terrain vague servant habituellement aux compétitions de motocross. Les touristes, curieux ou passionnés de la discipline ont répondu présent : plus de 1 500 personnes se pressent à la buvette et contre les barrières du terrain, dégustant une bière ou la fameuse galette-saucisse bretonne, pour espérer apercevoir au plus près les accrochages, bousculades et tonneaux promis par les pilotes.
Le grand public a sans doute découvert les courses de stock-car en regardant le film Vingt Dieux, de Louise Courvoisier, largement remarqué aux Césars 2025. Mais ce sport automobile venu des Etats-Unis s'est implanté en France dès les années 1950, avec des règles étonnantes : le but est autant de gagner la course que de neutraliser ses concurrents en leur coupant le passage, en les heurtant, ou en effectuant des figures et dérapages. "C’est un vrai show, il y a de l’action ! Quand on y goûte, en général, on y revient", commente Aurore, prête à passer la journée sur les lieux – la cérémonie des vainqueurs n’aura lieu qu’à minuit passé.
"On n’a pas des mains de bureaucrates !"
Dans le champ situé en contrebas, les participants ne cachent pas leur impatience avant le début des courses. La plupart ont passé des dizaines, voire des centaines d’heures à bricoler les voitures qu’ils présenteront bientôt dans "l’arène". De la Peugeot 307 de Dominique, il ne reste que la carcasse, soigneusement repeinte en bleu et blanc. "Il faut que ce soit beau, que les gens aient presque le sentiment qu’on sort de chez le concessionnaire", plaisante ce sexagénaire, qui pratique la discipline depuis quelques années avec le SSC de l’Orne.
Le véhicule pourrait pourtant difficilement passer le contrôle technique : une grille en métal a remplacé le pare-brise, des harnais ont été ajoutés sur l’unique siège conducteur, et des arceaux supplémentaires ont été fixés autour de la tôle intérieure, pour éviter qu’elle ne se rétracte sur le pilote en cas de tonneaux. La batterie, le réservoir d’essence et le radiateur ont, eux, été déplacés dans l’habitacle, après des années de service dans d’autres véhicules. "Le radiateur, c’est celui du camion de dépannage de mon père, qui date de 1965. Il me porte bonheur !", s’amuse Dominique, embarqué dans l’aventure "stock-car" par Cyril Sevin, l’un de ses employés. En 2016, ce dernier a même raflé le titre de champion d’Europe en Hongrie, compétition alors organisée par la France, via la Fédération des sports mécaniques originaux (FSMO).
"Le stock-car existe dans plusieurs pays européens sous différents noms et avec différentes compétitions : nous avons parfois des collègues qui viennent de Suisse, d’Espagne, d’Allemagne, d’Autriche, de Belgique… Tous réunis par la même passion !", commente Pascal Guerraz, président de la Fédération. Dans l’Hexagone, le succès de la discipline s’amplifie : la FSMO réunissait en juillet 2025 pas moins de 5 300 licenciés – soit 10 % de plus qu’en 2024. Certains ont voué une bonne partie de leur quotidien à farfouiller les moteurs et les vieilles pièces mécaniques, comme en témoignent les ongles noircis de Romain, qui pratique le stock-car depuis 2006. "C’est sûr, on n’a pas des mains de bureaucrates !", ironise-t-il en présentant l’ancienne Peugeot 306 de sa grand-mère, rachetée une cinquantaine d’euros et repeinte en rouge et noir.
Chaque soir ou presque, après le travail, ce plombier chauffagiste passe "au moins une heure" à retaper de vieilles voitures pour les courses de stock-car, auxquelles il participe plusieurs fois par an. "Ce n’est pas une passion, c’est toute ma vie. J’ai le réflexe de regarder les allées des clients, de leur demander ce qu’ils font de leurs voitures qui ne roulent plus", confie-t-il. Le premier week-end d’août, il concourra ainsi avec une Peugeot 205 datant de 1986, qu’il garde en stock depuis dix ans. "On leur offre une dernière vie", fait-il valoir.
Et quelle vie ! Sur le circuit de Lanrelas, les accélérations et les dérapages s’enchaînent, les voitures violettes, bleues, rouges ou jaunes décollent des talus, s’enfoncent contre les buttes de terre, s’immobilisent après d’impressionnants bruits de moteur et de tôle froissée. Dans la catégorie "Origine", où les véhicules sont moins solides, certains ont joué la carte de l’humour, proposant des voitures ornées de peluches, ou floquées de personnages de dessins animés. Dans la catégorie "Renforcée", où les bolides ont été agrémentés de plaques de ferraille en tout genre pour résister aux chocs, les coups se font plus rudes - certaines voitures décollent, d’autres ne redémarreront pas.
C’est le cas de la 306 de Romain, qui subit une fuite d’huile et un début d’incendie, ou de celle de son collègue Alexandre, dont le moteur se casse au bout de neuf tours, alors qu’il se plaçait bon premier. Afin d’éviter tout accident grave, un drapeau jaune est agité à chaque grosse secousse pour demander aux pilotes de ralentir, et un rouge si la course nécessite d’être arrêtée. En cas de non-respect de ces alertes, un drapeau noir leur signifiera qu’ils sont disqualifiés.
Stress et adrénaline
"Le but est de s’amuser en toute sécurité", martèle Pascal Guerraz. Chaque pilote a l’obligation de porter une minerve, un casque et un harnais, et doit posséder une licence spécifique et le permis de conduire pour accéder aux courses. Les participants sont également tous soumis à un test d’alcoolémie avant le départ : tous ceux dépassant 0,5 gramme d’alcool par litre de sang seront disqualifiés. Ce samedi, quatre pilotes seront ainsi écartés dès la première manche. "L’un d’eux venait de s’enfiler un verre de whisky pour se donner du courage… Ça, ce n’est pas possible", regrette François, l’un des commissaires de la FSMO chargé du contrôle.
Pour les autres, la course se déroule sans encombres. "Les sensations qu’on peut avoir, c’est génial !", souffle Sabrina, qui vient d’effectuer sa première manche en catégorie "Origine" dans une Citroën ZX. Après quatre ans à suivre son compagnon en tant que supportrice, la mère de famille a décidé de sauter le pas. "J’en avais marre d’être de l’autre côté de la barrière !", raconte-t-elle dans sa combinaison de pilote. Pour le couple, l’été se passera au rythme des compétitions de stock-car : dès le week-end prochain, ils courront à Reffuveille, dans la Manche, et attendent déjà la grande course organisée à Villers-en-Ouche, dans l’Orne, le premier week-end d’août.
