De Mark Rutte au roi des Pays-Bas : l’université de Leyde, incubateur de décideurs européens
Tout l’été, L’Express raconte la fabrique des élites européennes à travers sept lieux emblématiques où se forment les futurs leaders du Vieux Continent : écoles de business, universités prestigieuses, laboratoires de recherche, pépinières de talents dans la mode, le design ou l’hôtellerie… Une autre manière de redécouvrir l’Europe à travers ses pépites de l’enseignement supérieur, que le monde entier nous envie.
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Son nom se cache quelque part sous les traits de crayon de milliers d’autres heureux diplômés de l’université de Leyde passés, après lui, dans la mythique "Sweat Room", aux murs noircis depuis quatre siècles des autographes des lauréats. Mark Rutte a signé ici en 1992, son master d’histoire en poche. L’actuel patron de l’Otan appartient à la lignée des anciens de cette institution néerlandaise qui se sont fait un nom dans les cercles de décision du Vieux Continent. Deux de ses prédécesseurs à la tête de l’Alliance, Jaap de Hoop Scheffer et Joseph Luns, ont fréquenté les mêmes bancs, comme une flopée d’alumni venus grossir les rangs de l’organisation transatlantique ces dernières décennies.
Dans la garde rapprochée de Mark Rutte, on retrouve deux diplômés : son directeur de cabinet Geoffrey van Leeuwen, vieux compagnon de route et diplomate chevronné ; et sa plume, Claire Craanen, entrée à l’Otan en 2010. Ailleurs, des fonctionnaires "made in Leyde" - juristes, experts en défense, sécurité ou diplomatie – travaillent à divers échelons de l’organisation. Des profils tout aussi courus au cœur de la machine européenne, de Strasbourg à La Haye jusqu’à Bruxelles, où se tient la réunion annuelle des anciens élèves de l’université. L’ancien ministre des Finances des Pays-Bas, Wopke Hoekstra, récemment devenu l’un des 27 commissaires européens, chargé du Climat, fait partie de l’élite formée dans cette prestigieuse fac. L’établissement est considéré comme la deuxième meilleure formation en sciences politiques et en droit au sein de l’Union européenne, sur les quelque 400 universités internationales évaluées en 2025 par le classement mondial des universités QS.
"Bastion de la liberté"
Les plus éminents penseurs européens ont marqué Leyde de leur empreinte, paisible cité aux airs de petite Amsterdam, avec ses canaux, ses rues pavées et ses étroites maisons de brique rouge. René Descartes y imprima Le Discours de la méthode en 1637 ; Hugo de Groot - passé à la postérité sous le nom de Grotius - y jeta les bases du droit international. Son Mare Liberum (De la liberté des mers), défendant le droit pour tout navire de circuler et commercer à travers le monde, conserve, quatre cents ans plus tard, une influence considérable sur le droit de la mer.
Depuis sa fondation en 1575, cadeau du prince Guillaume d’Orange aux habitants de la ville pour leur résistance acharnée au siège des Espagnols, la plus vieille université du pays tient à sa réputation de phare de l’intelligentsia européenne. Sa devise, "Bastion de la liberté", n’a pas pris une ride, assure la rectrice Hester Bijl : "La liberté et la pensée critique restent au centre de notre philosophie. Nous valorisons un enseignement pluridisciplinaire et recrutons des professeurs ancrés dans l’écosystème européen et international pour former les leaders de demain."
Parmi eux, le philosophe néerlandais Luuk van Middelaar, ancien conseiller du Conseil européen à la tête du think tank Brussels Institute for Geopolitics ; ou Jaap de Hoop Scheffer, recruté par l’université au terme de son mandat de secrétaire général de l’Otan (2004-2009). Un retour aux sources, trente-cinq ans après y avoir obtenu son doctorat en droit. Il est aujourd’hui professeur émérite en relations internationales et diplomatie. Sur le campus, ses élèves le hèlent par son prénom, "Jaap !", pour lui poser une simple question ou l’inviter aux événements des influentes sociétés estudiantines. C’est aussi ça, l’esprit de Leyde. "Ici, les étudiants ont la réputation de prendre la parole facilement, affirme l’ancien recteur Carel Stolker. On parle du 'Leidse bek', littéralement la 'bouche de Leyde'. Ils s’expriment franchement, savent argumenter et convaincre, droit au but." Des qualités recherchées dans les milieux diplomatiques et travaillées tout au long des cursus.
Au coeur de l’Europe
Beaudine Verhoek en a fait les frais… pour le meilleur, plaisante-t-elle aujourd’hui. "A la fin de mes études à Leyde en 2018, j’ai consulté ma professeure Maxine David car je postulais pour un stage à l’Otan. Je lui ai montré ma lettre. Elle a été brutalement honnête avec moi : elle m’a tout de suite dit que ma lettre ne valait rien et m’a renvoyée à mon clavier ! Je l’en remercie encore car j’ai été reçue, et je n’ai jamais quitté l’Otan depuis." Une recrue plus jeune de l’Alliance confirme. "On nous poussait à être toujours disruptif, à ne pas accepter le raisonnement d’un prof simplement parce qu’il représentait l’autorité", se souvient Yannik Petry, aujourd’hui chargé du développement des capacités spatiales et de renseignement.
"Notre établissement cultive depuis toujours cette ouverture, abonde Douwe Breimer, recteur de l’université de 2001 à 2007 : ici, tout est à portée de vélo, on rencontre très facilement les gens. Cela facilite le réseautage." La situation géographique de Leyde y contribue au moins autant. La ville se trouve à deux heures et demie de train de Bruxelles et un quart d’heure de La Haye, cœur battant du gouvernement néerlandais et siège de plusieurs institutions européennes : l’agence Europol pour la coopération policière des Vingt-Sept et son pendant pénal, Eurojust. Dans cette capitale du droit international – qui abrite la Cour pénale internationale et la Cour internationale de justice -, l’université de Leyde a établi en 1998 un second campus à l’essor remarquable, attirant à lui seul plus de 7 000 étudiants, soit deux fois plus qu’il y a dix ans. Environ 600 y suivent les programmes du très prisé Institute of Security and Global Affairs (ISGA), en pointe sur les questions de sécurité, gestion de crise et diplomatie. Ils seront près de 750 à la rentrée.
"Le diamant de Leyde"
"C’est le diamant de Leyde", sourit celui qui fut longtemps l’historien de l’université, Willem Otterspeer. Son ADN ? "Nos programmes font constamment le pont entre les savoirs académiques et la fabrique des politiques publiques, à la manière d’un think tank", précise Joachim Koops, qui occupe la chaire Sécurité de l’institut.
"Ce lien avec les décideurs existe dès le départ car l’ISGA émane du Centre sur le terrorisme et le contre-terrorisme, créé à l’initiative du gouvernement néerlandais après les attentats de Madrid en 2004, complète Damien Van Puyvelde, chargé du groupe Renseignement et sécurité de l’institut. A l’époque, l’Etat décide d’investir dans la recherche sur les questions de sécurité. Une décennie plus tard, l’ISGA prenait son envol. Il est aujourd’hui une sorte de 'start-up' au sein de la faculté, en dialogue permanent avec les responsables politiques." Hauts fonctionnaires européens et chefs des services de renseignement néerlandais poussent régulièrement la porte de l’ISGA, comme les cadres du ministère de la Défense, qui n’ont qu’à traverser la rue et marcher 100 mètres pour arriver. Dans le cours "Projets intégrés", par exemple, ils soumettent une problématique politique concrète sur laquelle les étudiants travaillent pendant sept semaines afin de proposer leurs recommandations. En amont du sommet de l’Otan en juin dernier à La Haye, l’institut a organisé un "serious game" simulant une réunion de crise de l’organisation, en présence d’experts militaires et de membres de l’Otan. Autant d’occasions, pour les gens du métier, de chasser des têtes bien faites. "Ces mises en situation créent des liens entre les professionnels invités et nos étudiants, qui obtiennent souvent des opportunités de stage ou d’emploi grâce à ce réseau", souligne Joachim Koops. L’agence Europol a récemment récupéré l’un de ces talents.
Le vivier s’élargit d’année en année à mesure que croît l’effectif de l’institut, soit environ 100 étudiants de plus par rentrée. Un défi logistique, mais pas que… Certains regrettent l’absence de sélection dès la première année, conformément au système universitaire aux Pays-Bas. Une autre ombre plane sur la réputation de Leyde : au printemps, le gouvernement d’extrême droite a annoncé des coupes budgétaires massives dans l’enseignement supérieur et entend plafonner le nombre d’étudiants internationaux à 2 000 dans tout le pays – dix fois moins qu’aujourd’hui. Pour son 450e anniversaire, le "Bastion de la liberté" aurait rêvé mieux…
