Quand Chateaubriand et Musset écrivaient "fashionables" : ces anglicismes qui ne datent pas d’hier
Posez la question à mes collègues de L’Express. Dans la rédaction, je passe pour un ennemi farouche des anglicismes, un quasi-terroriste ! Je les traque, les moque, les stigmatise, les flétris, les maudis, les anathémise… Mais ne vous méprenez pas : je n’ai rien contre l’anglais en soi, rien du tout. Non, ce qui me heurte, c’est le monopole qu’on lui accorde. Si encore nous employions aussi des mots italiens, allemands, puinaves ou basques, tout irait bien, mais 99 fois sur 100, l’emprunt est british (ou plutôt ricain) et remplace un mot bien de chez nous qui ne faisait de mal à personne. Pourquoi junk food à la place de malbouffe ? Deal à la place d’accord ? Forwarder à la place de transmettre ? J’ai parfois l’impression d’être un écolo entré par inadvertance chez un géant texan du gaz de schiste, mais bon, je ne me décourage pas.
Cela dit, on aurait tort de croire la tendance récente, car le premier mouvement significatif dans ce domaine remonte au… XVIIIe siècle. Par admiration pour le parlementarisme britannique, nous importons alors "amendement", "constitution", "pétition" ou "vote", d’autant mieux acceptés qu’ils sont construits sur une base latine. Dans d’autre cas, on francise : packet-boat devient paquebot ; partner, partenaire et riding-coat, redingote. De rares mots, enfin, sont adaptés tels quels comme club, jockey ou spleen.
Le mouvement reprend au XIXe siècle. On admire alors les dandys et les gentlemen, si fashionables (terme employé par Chateaubriand et Musset !). La bonne société se prend d’engouement pour le whist, le turf et le sport en général, et ce d’autant plus que ces fichus Rosbifs n’ont pas leur pareil pour en inventer, du football au rugby en passant par le tennis ou le golf. Le soir, on se rend au music-hall, un must de la high life. La vogue est si forte que la bourgeoisie fait peu à peu de la connaissance de la langue anglaise un marqueur social et une manière commode de se distinguer du peuple.
Bref, on n’était pas encore en 2025, mais les snobs existaient déjà…
