"Il ne lui pardonnera jamais" : Vincent Bolloré et Martin Bouygues, les frères ennemis de l’école Gerson
Ils se sont tant aimés… avant de s’entre-déchirer. Géants de la tech, écrivaines célèbres, hommes politiques, businessmen… cet été, L’Express consacre une série d’été à des ruptures amicales contemporaines. Une façon d’appréhender l’actualité et ses débats par un aspect souvent ignoré du récit historique : l’amitié.
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EPISODE 2 - François Hollande - Bernard Cazeneuve : l’histoire d’une rupture silencieuse
Coupe au bol et culottes courtes. Chemises soigneusement boutonnées sous un pull col en V. Un parfum de Guerre des boutons. En cette rentrée de l’automne 1962, Mme Clay, l’institutrice de la 8e-1 de la très sélecte école Gerson, dans le XVIe arrondissement de Paris, n’imagine sans doute pas qu’elle a sur les bancs de sa classe deux futurs capitaines d’industrie. Deux grands patrons qui vont façonner le capitalisme français des prochaines décennies.
Sur la photo de classe, en haut à droite, Martin Bouygues, mine fermée, bouche pincée, au garde-à-vous, les bras croisés dans le dos. Deux rangées plus bas, gueule d’ange, et sourire de Joconde, Vincent Bolloré. Ils ont 10 ans. Camarades de classe, mais pas vraiment amis. Sans doute quelques crocs-en-jambe à la récré. Des parties de billes endiablées. C’est à celui qui gagnera le plus beau "boulard" (ainsi qu’on nomme les plus gros spécimens de billes). Prémices d’une guerre totale à laquelle se livreront les deux hommes des années plus tard.
9 décembre 1997. Cela fait bien longtemps qu’ils ne se sont pas parlé. Tout juste croisés dans quelques cercles parisiens. "Bonjour, Martin, tu vas bien ? Il faudrait qu’on se parle très vite. J’ai quelque chose à te dire", annonce tout de go Vincent Bolloré au téléphone. Aussitôt, le PDG du groupe de construction chamboule son agenda et accueille dans son bureau de Challenger, l’immense siège social du groupe Bouygues à Guyancourt (Yvelines), son ancien camarade de classe. Le sourire aux lèvres, Vincent Bolloré est venu lui annoncer qu’il vient de racheter en Bourse plus de 5 % du capital du groupe familial. Une arrivée amicale. Evidemment. Et si Martin pouvait lui offrir deux sièges au conseil d’administration du groupe, ça serait encore mieux. Pourquoi refuser ? Martin Bouygues a d’autres dossiers sur le feu, une série noire d’ennuis judiciaires et un empire qui vacille. Un an auparavant, le fils de Francis Bouygues, surnommé le "président stagiaire" par le Tout-Paris des affaires, a annoncé une perte abyssale de 4 milliards de francs. La crise de l’immobilier est terrible. Alors Martin accède aux demandes de son ancien copain de classe.
Une fois le pied dans la maison Bouygues, Vincent Bolloré, qui s’est taillé une réputation de carnassier, peut déployer sa méthode : lentement, il continue de grignoter du capital, 8 %, 10 %, et bientôt 14 %… Martin Bouygues tique mais après tout, les deux hommes ont signé un pacte : Bolloré n’ira pas au-delà de la part détenue par les deux frères Bouygues. Mais le "raider" veut laisser son empreinte. Il critique de plus en plus férocement les choix du PDG du groupe de construction et la crise éclate au grand jour lors de l’assemblée générale de l’entreprise. Vincent Bolloré accuse Martin Bouygues de publier des comptes trompeurs et envoie même une missive intimidante aux membres du conseil d’administration les rappelant à leur responsabilité devant la loi.
Pour Bolloré, il n’y a qu’un chemin, le sien. Pour retrouver de l’aisance financière, le groupe Bouygues doit se délester de sa branche téléphonie. Impensable pour Martin Bouygues dont l’aventure dans le téléphone est celle qui lui a permis de se faire un prénom. Ce dernier parvient à sauver sa tête en assemblée générale mais commence une guerre de tranchée qui va durer des mois. En coulisse, Alain Minc peaufine la stratégie de Bolloré. Dans le camp d’en face, une cellule de crise composée de Maurice Lévy, le patron de Publicis, de l’avocat Jean Michel Darrois et de Nicolas Sarkozy, travaille d’arrache-pied sur les parades. C’est le futur chef de l’Etat qui va trouver la solution en persuadant François Pinault de racheter la totalité des parts de Vincent Bolloré, lequel gagne dans l’opération près de 1 milliard de francs.
"Encore aujourd’hui Martin Bouygues pense que Bolloré l’a pris pour un idiot, il ne lui pardonnera jamais", raconte un proche du premier. Ironie de l’histoire, quasiment dix ans plus tard, Yannick Bolloré épousera Chloé Bouygues, la nièce du PDG. Une fête de famille que Martin Bouygues, la haine chevillée au cœur, boudera.
