"Nous vous avons photographié..." : les secrets du "Roi René", club libertin parisien prisé des espions
Septembre 1973. Une équipe de policiers se présente à la grille du 184, rue de Versailles, à Ville-d’Avray (Hauts-de-Seine). Là se tient L’Auberge du roi René, un des clubs échangistes les plus réputés de la région parisienne. Le propriétaire, René Charrier, vient d’être assassiné par balles. On a dérobé deux carnets appartenant à Gilberte, son épouse. Ils renfermaient les noms des clients. L’intérieur a servi d’inspiration à l’établissement du film Sex-Shop, de Claude Berri. Bar classique, tabourets hauts, petite piste de danse, tentures de velours rouge à motif pour masquer les fenêtres. Et puis, via une porte dérobée, le "club 421", une pièce à part, où trône notamment la "table Pompidou". Les tenanciers aimaient à faire croire que l’épouse du président faisait partie des habitués.
Ce que découvrent les enquêteurs les stupéfie : cachés sous les plafonds, de discrets appareils photo, raconte le journaliste André Burnat dans La brigade des mœurs. A l’époque, le club travaille de concert avec les services secrets, qui y provoquent ce qu’on n’appelle pas encore des "kompromats". Dans Le Grand : ma vie de flic, Roger Le Taillanter, ancien patron de la brigade mondaine, chargée de la répression du proxénétisme dans la petite couronne parisienne, raconte que Gilberte Charrier lui servait d’"indic" : "Je vous renseigne et vous me fichez la paix", résumait le commissaire. "Le Sdece [l’ancêtre de la DGSE] était placé au Roi René, où on recevait des ministres, des personnalités étrangères", se souvient Claude Cancès, ex-patron de la brigade criminelle, auteur de La Brigade mondaine : l’ancien patron du 36, quai des Orfèvres raconte (Pygmalion) et d’Histoire du 36 quai des Orfèvres (Mareuil).
La supercherie est en partie éventée en août 1980, lorsque l’hebdomadaire d’extrême droite Minute publie, sous la signature de Jacques Tillier, un ex-agent du renseignement souvent bien informé, une enquête sur le Roi René. On y découvre que, parmi ses actionnaires, outre la fille de René Charrier, figurent… deux ex-agents du Sdece, Jean-Pierre Lenoir, spécialisé dans les fric-frac discrets, et Régis Bénézit. Deuxième surprise, les dirigeants sont exactement les mêmes que ceux de la Compagnie française d’exportation d’équipements terre air mer (Cotam), un vendeur d’armes. "Il faut inviter les acheteurs en France. Et les recevoir comme ils le méritent. Sans compter le plaisir qu’éprouvera l’invité en se voyant offrir à l’issue de la visite un reportage photographique complet de sa soirée", écrit le journaliste dans son article. "Nous vous avons photographié", aurait fait savoir un des administrateurs à Jacques Tillier, en visite au Roi René pendant son enquête.
L’affaire Robert Boulin
Le nom du Roi René a par ailleurs ressurgi il y a quelques mois auprès des juges de l’affaire Robert Boulin, ce ministre de Valéry Giscard d’Estaing mort dans de mystérieuses conditions, le 30 octobre 1979. L’homme d’affaires Elio D. a raconté y avoir entendu Pierre Debizet, le patron du Service d’action civique (SAC), une police parallèle gaulliste, évoquer avec ses troupes son meurtre à mots couverts. Autour de la table se trouvait… Jean-Pierre Lenoir, protecteur de l’établissement, selon Elio D.
Dans Le commissaire et l’indic, Lucien Aimé-Blanc, ancien patron de la répression du banditisme, confirme le procédé, commandité par la base Bison 6 du Sdece, un service très spécial basé aux Invalides. "Ce service était chargé de la surveillance des personnalités étrangères et de leurs suites, lors de leurs passages à Paris. Ses agents posaient des micros dans les chambres d’hôtel, interceptaient les correspondances, surveillaient les déplacements non-officiels et parfois fournissaient de jeunes femmes à ces amateurs de 'petites Parisiennes'. Ce qui leur permettait de prendre des photos, de recueillir d’éventuelles confidences, et d’avoir barre sur leurs cibles", écrit l’ex- "grand flic". Lors de la venue à Paris de Sukarno, le président de l’Indonésie, dans les années 1960, un espion lui demande le contact de "femmes galantes" : "Mon ami m’expliqua que le groupe Schneider voulait vendre des locomotives à l’Indonésie et qu’il souhaitait dans ce but organiser pour Sukarno une partie fine dont il se souviendrait."
Le groupe Schneider voulait vendre des locomotives à l'Indonésie. Il souhaitait, dans ce but, organiser pour Sukarno une partie fine dont il se souviendrait"
Lucien Aimé-Blanc, ancien patron de la répression du banditisme
Le Roi René n’était pas la seule adresse prisée des espions. Dans les années 1960, le Sdece détenait un club privé près de la place Beauvau. "Le Cambacérès, un bar discret situé près du ministère de l’Intérieur, avait été l’une de nos armes les plus efficaces pendant la guerre d’Algérie. Nous y invitions des trafiquants d’armes, des attachés militaires étrangers. D’accortes hôtesses suscitaient des confidences qui, même murmurées, étaient enregistrées par un système d’écoutes très perfectionné", relate Marcel Le Roy-Finville, un des dirigeants de l’espionnage français, dans Sdece, Service 7. Il ajoute : "Grâce à ce genre de cercles privés – nous en avions d’autres – nous rabattions beaucoup d’informations et réussissions même du recrutement d’honorables correspondants et de la manipulation de personnalités étrangères."
"Attention, n’y touchez pas, on en a besoin !"
Parmi ces cercles parisiens propices aux kompromats, deux "maisons de tolérance" emblématiques, dirigées par des femmes. Il y a Katia Godfarb, dit "la Rouquine", tenancière du 10 bis rue du Débarcadère, près de la porte Maillot. "La virtuose des indics", écrit Claude Cancès. Grâce à une glace sans tain dans une chambre adjacente, elle filme des ébats moyennant une protection policière. Les renseignements généraux, la brigade mondaine et le Sdece figurent parmi ses partenaires. Et puis il y a la célébrissime proxénète Madame Claude, alias Fernande Grudet. Le shah d’Iran, Mouammar Kadhafi ou Gianni Agnelli, le patron de Fiat, sont ses clients. Dans Paris nid d’espions, le journaliste Roger Faligot révèle qu’elle était immatriculée sous le pseudonyme de "Violette" auprès de la base Bison du Sdece. "Attention, n’y touchez pas, on en a besoin !" demandait le service secret aux politiques, selon le témoignage d’Alain Juillet, ex-directeur du renseignement de la DGSE, cité dans Madame Claude, le parfum du secret (Fayard), d’Erwan L’Eléouet.
A partir de 1974, Valéry Giscard d'Estaing donnera consigne d’en finir avec ces pratiques. Non sans subir à son tour des pressions. Catherine Virgitti, une des "filles" de Madame Claude, gardait des clichés compromettants. Déformation professionnelle. En 1977, la police perquisitionne un coffre-fort qu’elle loue à la banque Rothschild, avenue George V à Paris. Les enquêteurs y découvrent… des photos d’elle lors d’un safari en Afrique avec le président de la République, alors ministre des Finances, révèle le juge Jean-Louis Bruguière, alors chargé de l’affaire, dans Ce que je n’ai pas pu dire (Robert Laffont). Les pièces ne seront pas versées au dossier.
