Quand le diplôme masque l’inexpérience, par Julia de Funès
Cet été, en me laissant manipuler par un ostéopathe bardé de diplômes, je ne pensais pas seulement à mes vertèbres mais à la colonne vertébrale désormais désaxée de nos métiers. Les murs de son cabinet étaient tapissés de certificats attestant de formations et de spécialisations. Mais dans la pratique : gestes hésitants, diagnostic incertain, expérience mince. Le contraste était frappant, et le paradoxe saisissant.
Jadis, l’apprentissage des métiers manuels se faisait au contact de la matière, par répétition et correction patientes. Aujourd’hui, collectionner les diplômes semble être la priorité absolue. Il faut désormais une attestation pour masser, un agrément pour guider une séance de yoga, une certification pour pratiquer la sophrologie — comme si l’expérience du geste devait d’abord passer par l’administration avant de passer par la main. Le praticien n’est plus tant reconnu pour ce qu’il fait que pour le papier qui atteste de sa capacité à le faire, au risque de perdre le rapport immédiat et concret avec la chose.
A l’inverse, de nombreux métiers théoriques – ceux qui devraient convoquer la pensée exigeante – se contentent désormais de "pratiques". Philosophie, psychologie, littérature : tout un univers qui s’autorise parfois à délivrer des méthodes efficaces, sans être passé par l’exigence du concept. Le philosophe devient "praticien", le psychologue se mue en "conseiller bien-être", l’apprentissage de la littérature en "atelier d’écriture créative". On multiplie les outils, mais on s’exempte du travail lent et ingrat qu’exige la réflexion.
D’où vient ce curieux mélange des genres : des praticiens qui s’abritent derrière la théorie, et des théoriciens qui s’égarent complaisamment dans la pratique ? D’un côté, la montée en puissance de la bureaucratie a transformé toute compétence en diplôme. Le savoir-faire, qui s’apprenait jadis dans le temps long de l’expérience, se sanctionne désormais par un titre administratif. De l’autre côté, l’idéologie de l’efficacité immédiate a gagné les métiers intellectuels. Les concepts paraissant "hors sol", on leur préfère des "outils" pratiques, censés être applicables sans effort. La réflexion exigeant lenteur et rigueur se dissout dans la promesse de solutions rapides.
Une faillite du savoir et du savoir-faire
Si seulement nous parvenions par l’ajout de diplômes pour les métiers manuels et l’ajout de pratiques pour les métiers intellectuels à "rendre l’action réfléchie et la réflexion agissante" comme dit Bergson, ce serait une marque supplémentaire de compétence ! Mais l’usage qu’on fait de ce mélange des genres aujourd’hui n’est pas tant la preuve d’un surcroît de professionnalisme que celle d’un défaut de professionnalisme. On croit professionnaliser en accumulant des certificats ou des outils ; on ne fait en réalité que masquer l’absence de maîtrise véritable. Le diplôme pour les praticiens introduit une médiation bureaucratique entre le travailleur manuel et son œuvre, comme si l’acte concret ne suffisait plus à témoigner de sa compétence. La "pratique" pour les théoriciens introduit, elle, une médiation factice entre le penseur et sa tâche, comme si la réflexion n’avait plus de valeur sans gestuelle apparente.
Le diplôme protège du manque d’expérience, la pratique préfabriquée dispense de réflexion. Dans les deux cas, on se donne l’apparence de travailler, sans en assumer l’épreuve. Car travailler exige toujours une résistance. Résistance de la matière à façonner pour le praticien. Résistance de la pensée à clarifier pour l’intellectuel. Or, au lieu d’affronter ces résistances, beaucoup préfèrent, par facilité, les contourner. Mais un travail vidé de sa résistance n’est plus du travail. C’est une agitation stérile où l’illusion finit par tenir lieu de réalité. Et à force de diplômes sans savoir-faire et de pratiques sans pensée, ce que nous obtenons n’est pas un enrichissement des métiers, mais une faillite du savoir et du savoir-faire.
A l’heure de la rentrée, une urgence simple et stimulante s’impose : retrouver le goût de l’épreuve. Redonner au travail sa consistance, c’est accepter la lenteur, l’exigence, la résistance du réel. C’est moins facile que des certifications encadrées ou des pratiques clés en main, mais infiniment plus solide. Peut-être est-ce cela, finalement, le vrai défi de cette rentrée : préférer l’effort au décor.
Julia de Funès est docteure en philosophie.
