"L'Amour moderne" : pourquoi il faut lire le dernier roman de Louis-Henri de La Rochefoucauld
En 1983, David Bowie chantait Modern Love, son plus beau tube d’une décennie matérialiste. Quarante ans plus tard, un autre dandy, Louis-Henri de La Rochefoucauld, nous donne sa vision désabusée des relations contemporaines. Souhaitons à L’Amour moderne autant de succès qu’à son homonyme anglophone, tant ce livre est un bijou de mélancolie sautillante. La splendide couverture ligne claire, réalisée par l’illustrateur Floc’h, donne le ton : en habits de soirée, une femme et un homme y boivent du champagne au milieu des décombres, tandis que la tour Eiffel brûle. Comme le disait Fitzgerald, toute vie est bien entendu un processus de démolition, ce qui n’est pas une raison de ne pas l’aborder avec une distance amusée, des bulles et un peu de tenue.
Les fidèles de L’Express y retrouveront tout l’humour et la férocité de notre critique littéraire. Comme il en a l’habitude dans ses fictions, Louis-Henri de La Rochefoucauld s’inspire de figures réelles, les mélange, les recompose et les romance pour constituer une savoureuse comédie humaine. Le lecteur suit ainsi un redoutable producteur de cinéma nommé ministre de la Culture, une actrice disparue des écrans alors qu’une carrière américaine lui tendait les bras, un agent de mannequins proxénète… Après les excès des années 1990 vient le temps des comptes et de la pénitence à travers le mouvement MeToo. Le héros, Ivan Kamenov, contemple ce tout petit monde avec ironie. Ecrivain et dramaturge, il a connu le succès, les prix et les salles combles, avant la perte d’inspiration à la veille de la quarantaine. Divorcé après dix ans d’incompréhension mutuelle, ce célibataire est détaché de tout, à commencer de sa propre vie.
Un roman de Louis-Henri de La Rochefoucauld, c’est aussi la garantie d’une visite guidée dans le XVIe arrondissement de Paris. A force de décrire les charmes discrets de La Muette, ses livres finiront par nous faire aimer ce quartier assoupi. A l’image de son créateur, Ivan n’en est jamais vraiment sorti et traîne son spleen aristocratique entre le square Pétrarque et la rue de la Pompe. Une existence formée chez les jésuites de Franklin (ici rebaptisé Loyola) et destinée à s’achever au cimetière de Passy. Comme toujours, on y trouve d’excellents restaurants désuets, loin des établissements en vogue (spoiler : la page 66 révèle la meilleure table du XVIe arrondissement).
Un remède au désordre amoureux
Mais ce qui donne à L’Amour moderne une gravité inédite dans l’œuvre de Louis-Henri de La Rochefoucauld, c’est une tragédie inspirée d’un fait divers réel qui a marqué l’enfance de l’auteur, une histoire à la Dupont de Ligonnès ayant, à l’époque, fait nettement moins de bruit dans les médias. Dans une villa située dans une voie privée, un père de famille a tué sa femme et deux de ses enfants, le dernier ayant réussi à se cacher. Qu’est-ce qui a pu pousser le polytechnicien Paul Dubois à commettre un tel massacre, alors que tout, dans ce foyer, respirait le bon chic bon genre ? Au CE2, Ivan était l’ami d’Alexis Dubois, abattu "comme un lapin" par son père. Pour lui, l’âge de l’innocence a brusquement pris fin en 1994, et le suicide de Kurt Cobain comme le crash d’Ayrton Senna n’ont fait que le conforter dans sa conviction que l’année était maudite. Mais des décennies plus tard, la famille Dubois revient le hanter à travers la mystérieuse actrice Albane Blanzac…
Que les aficionados de plus en plus nombreux de Louis-Henri de La Rochefoucauld se rassurent : notre ami ne s’est pas soudain transformé en sous-Emmanuel Carrère, encore moins en adepte de true crimes sensationnalistes. On est ici bien plus proche de Patrick Modiano ou même de Joan Didion qui a magnifiquement écrit sur les meurtres de la Manson Family à la fin des années 1960. Et la noirceur du drame comme les années qui défilent n’empêchent pas la possibilité d’aimer encore. Au fil du roman se dessine ainsi un charmant vaudeville, un second acte entre le dramaturge Ivan et la comédienne Albane. Comme au théâtre, les dialogues fusent, les amants prennent le temps pour sauter le pas, puis se rhabillent en vitesse quand le mari fait claquer la porte d’entrée. Une tante amatrice d’armagnac et de vestes autrichiennes donne ses conseils conjugaux ("De mon temps, on couchait un max !"). Face au nouveau désordre amoureux, Louis-Henri de la Rochefoucauld glisse un remède : plutôt que de réinventer l’amour, comme le suggérait Rimbaud, soyons en matière de sentiments absolument vieux jeu.
L’Amour moderne, par Louis-Henri de La Rochefoucauld. Robert Laffont, 249 p., 20 €.
