Entre le marteau américain et l’enclume chinoise, Nvidia au coeur de la guerre technologique
Le 15 juillet, le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick, expliquait sur CNBC que la Chine ne recevait que le quatrième meilleur processeur de Nvidia. Pas l’A100 ni le H100, pas même leur successeur direct, mais le H20, une version affaiblie et taillée sur mesure pour Pékin. "Nous ne leur vendons pas notre meilleur matériel, ni le deuxième, ni même le troisième", déclarait-il. La réaction de Pékin ne s’est pas fait attendre. Le 31 juillet, Nvidia a été convoqué par les régulateurs chinois, qui le soupçonnent d’intégrer des backdoors ("portes dérobées") dans ses H20. Début août, un compte lié au média d’Etat CCTV affirmait que ces puces "ni écologiques, ni avancées, ni sûres" n’étaient pas dignes de confiance. Quelques jours plus tard, Bloomberg révélait que le gouvernement chinois avait envoyé des instructions aux entreprises publiques et privées pour éviter l’utilisation de ces processeurs dans des projets sensibles.
Côté américain, la pression s’est accentuée. Le 11 août, un accord a été conclu entre la Maison-Blanche, Nvidia et AMD. Les deux groupes devraient reverser 15 % de leurs ventes en Chine au gouvernement américain en échange d’autorisations d’exportation pour les H20. Le 13 août, Reuters rapportait que des mouchards avaient été retrouvés dans des expéditions de Dell et Super Micro contenant des puces Nvidia et AMD, afin de vérifier qu’elles ne soient pas détournées.
Le patron fait la navette
Le PDG de Nvidia, Jensen Huang, a multiplié les allers-retours entre la Chine et les Etats-Unis pour jouer les diplomates dans cette guerre technologique à haut risque. A la mi-juillet il était invité à la cérémonie d’ouverture de la troisième China International Supply Chain Expo et tressait des louanges à l’écosystème chinois de l’IA. Sa troisième visite en Chine depuis le début de l’année.
Fin août, Nvidia aurait finalement demandé à ses sous-traitants de cesser la production de la puce H20 et présenté à l’administration américaine un nouveau modèle, dit "B30A", dont les performances sont trois fois supérieures aux H20 mais toujours de 30 à 50 % moindres que sa puce de dernière génération.
Au milieu de ce bras de fer, l’histoire de DeepSeek illustre les contradictions chinoises. La start-up avait été incitée par Pékin à entraîner son modèle R2 sur les puces Ascend de Huawei plutôt que sur celles de Nvidia. Résultat : des difficultés techniques répétées, des délais allongés et finalement un compromis bancal. Néanmoins, le 21 août, l’entreprise a annoncé que son modèle V3.1 avait été entraîné avec le format de puce UE8M0 FP8 scale, un standard maison. L’événement a été largement célébré dans l’écosystème chinois. Ce format numérique 8 bits est conçu pour réduire la mémoire et le coût de calcul lors de l’entraînement des modèles d’IA. Variant du FP8 classique, il marque surtout une tentative de standardisation : plusieurs fabricants chinois l’adoptent nativement, comme Huawei ou Cambricon.
En s’imposant comme une alternative à Nvidia, ce format concurrence directement l’écosystème propriétaire du géant américain. En effet, Nvidia ne domine pas uniquement le marché par ses puces, mais par la couche logicielle qu’il y greffe. Baptisée "Cuda" (pour compute unified device architecture), cette plateforme de programmation est devenue un standard dans l’entraînement et l’exécution des grands modèles de langage, les moteurs de ChatGPT et compagnie.
La rébellion technologique de Pékin
Cambricon, le Nvidia chinois, fournit un environnement logiciel - NeuWare - qui est censé jouer un rôle similaire à Cuda, mais il reste moins mature. Il n’empêche : la société a publié fin août un profit record de 140 millions de dollars au premier semestre 2025. Son cours a été multiplié par cinq en un an et elle vient de lever 700 millions de dollars. Bien que Cambricon ne détienne encore que 3 % du marché domestique, son parcours symbolise la réussite d’une stratégie de rébellion technologique portée par Pékin et les start-up nationales. Ce succès fait des émules. Quatre petits fabricants chinois de puces d’IA, dont Biren et MetaX, cherchent à entrer en Bourse avant la fin de l’année, après avoir levé environ 3 milliards de dollars au total lors de tours de table précédents. L’Amérique est prévenue.
