Faut-il récompenser les élèves à l'école ? le regard de Franck Ramus
Le système scolaire a une attitude ambivalente vis-à-vis des récompenses données aux élèves. Pendant longtemps, les "bons points", distinctions et remises de prix ont fait partie intégrante du paysage scolaire. Lorsque j’étais élève, on distribuait encore des images à l’école primaire pour souligner la qualité du travail. Aujourd’hui, les récompenses semblent passées de mode et considérées avec scepticisme par l’institution. On entend parfois dire que ce serait une manière de soudoyer les élèves pour en obtenir ce qu’on veut, alors que la satisfaction d’apprendre devrait suffire à motiver le travail scolaire.
Cette attitude n’est pas totalement infondée, car elle s’appuie sur des recherches sur la motivation, notamment ceux des chercheurs en psychologie Edward Deci et Richard Ryan. Dans une expérience devenue célèbre, Deci a demandé à des groupes d’étudiants de résoudre des puzzles en temps limité. Lorsqu’il les payait proportionnellement au nombre de puzzles résolus, ils passaient plus de temps dans cette activité que sans paiement. Mais lorsqu’on leur proposait ensuite de faire une nouvelle série de puzzles, cette fois sans rémunération, ils s’y engageaient moins que lorsqu’ils étaient payés, et moins aussi qu’un groupe contrôle d’étudiants qui n’avaient jamais été payés pour cette tâche.
Ainsi, le fait de recevoir une récompense externe pour une tâche est susceptible d’affaiblir la motivation intrinsèque pour celle-ci. Ce résultat a été reproduit dans des centaines d’expériences similaires, y compris chez des enfants d’âge scolaire, et a été confirmé par des méta-analyses. Il n’est donc pas étonnant qu’il suggère plus généralement que les récompenses ont un effet négatif sur la motivation.
Les compliments et félicitations comptent
Le problème est qu’il s’agit d’une généralisation abusive, car ce résultat n’est obtenu que dans des conditions très particulières. Il s’applique aux tâches qui sont intrinsèquement motivantes, comme les puzzles. Mais force est de constater que ce n’est pas le cas de toutes les tâches scolaires ! De fait, nous voyons rarement un attrait immédiat pour la plupart des activités et travaux qui nous sont proposés. C’est parfois après un temps plus ou moins long de familiarisation et de pratique que l’on commence à y trouver un intérêt et à y prendre du plaisir.
Par ailleurs, le résultat de Deci et Ryan semble valoir pour les gratifications matérielles, comme l’argent ou des petits cadeaux. En revanche, les compliments et félicitations (qui, d’un point de vue psychologique, sont aussi des récompenses) n’ont pas d’effet délétère sur la motivation. Une vision plus complète des recherches en psychologie permet donc de délimiter plus sûrement dans quelles situations l’usage pédagogique des récompenses peut être utile, ou au contraire contre-productif.
Le timing de la récompense est primordial
De manière générale, les récompenses ont pour effet de renforcer les comportements qui les précèdent immédiatement, c’est-à-dire d’augmenter la probabilité qu’ils se répètent. C’est pour cela qu’elles sont avant tout préconisées dans le domaine de la gestion des comportements des élèves. Comme je l’explique dans mes formations pour enseignants et dans une précédente chronique, les récompenses données immédiatement après un bon comportement sont beaucoup plus efficaces que les sanctions des comportements perturbateurs.
L’intérêt que l’on éprouve pour une activité n’est pas un comportement et ne peut donc pas être renforcé de cette manière. Ainsi, payer les étudiants n’est pas susceptible d’augmenter leur goût des études. Et donner des bonbons pour attirer les élèves à l’atelier lecture n’accroît pas leur intérêt pour la lecture. Mais cela peut tout de même leur donner une chance de découvrir un livre qui leur plaira, et enclencher ainsi un cercle vertueux.
De même, la réussite scolaire n’est pas un comportement concret que l’on peut directement renforcer. Tout suggère donc que les bons points et remises de prix d’antan avaient peu d’effet sur la motivation scolaire. En revanche, être attentif pendant une période, faire une activité scolaire et faire ses devoirs sont des comportements qui ne sont pas spontanés pour tous les enfants et qui peuvent donc être facilités par des récompenses (principalement verbales), jusqu’à ce qu’ils soient automatisés. C’est ensuite la répétition de ces comportements qui est susceptible d’avoir un effet sur la performance scolaire.
Les récompenses ne sont ni une panacée, ni une corruption scandaleuse
Pour être efficaces, les récompenses doivent être données immédiatement après le comportement que l’on souhaite renforcer. Les promesses de récompenses lointaines n’ont aucun effet. Pour les parents qui souhaitent encourager leur enfant à mieux travailler, rien ne sert de promettre un beau cadeau pour un bon bulletin. Mieux vaut aider l’enfant à acquérir de bonnes habitudes d’étude, comme "je rentre de l’école – je goûte – je fais mes devoirs – et ensuite seulement je joue". Pour les enfants qui ont du mal à se mettre au travail, un usage judicieux de petites récompenses données après les devoirs bien faits (voire après chaque étape pour les plus rétifs) peut les aider, jusqu’à ce que cette routine soit acquise.
Ainsi, les récompenses ne sont ni une panacée, ni une corruption scandaleuse. Elles peuvent être un outil utile pour tous les enseignants et tous les parents, qui sont régulièrement amenés à demander à des enfants de faire des choses qu’ils ne font pas spontanément. Il importe néanmoins de comprendre dans quelles situations et sous quelles conditions elles sont adaptées et efficaces.
Franck Ramus, chercheur au CNRS et à l’Ecole normale supérieure (Paris)
