Monnaie : la révolution silencieuse
(à propos du Rapport économique de la BRI sur 2024)
L’article ci-dessous de Jean-Pierre Chamoux, membre du comité de rédaction de notre revue Le Journal des Libertés, commente l’actualité financière dans des termes qui sont parfois techniques. Eu égard à son actualité et à sa pertinence, il nous a paru souhaitable de le proposer à la lecture de nos lecteurs qui s’intéressent aux problématiques monétaires.
Bouleversés par la grande crise financière de 2008, les marchés financiers se sont transformés en quinze ans. Les banques ont abandonné en partie leurs fonctions traditionnelles : elles font moins de crédit aux particuliers et aux entreprises ; les intermédiaires financiers se sont multipliés. Les obligations souveraines ont considérablement augmenté et les instruments financiers en tirent parti. Le rapport annuel de la Banque des règlements internationaux (BRI) de Bâle[1] décrit et commente cette intermédiation financière qui anime les places financières du monde actuel. Et en tire quelques leçons.
Diagnostic de la BRI
Henri Lepage avait déjà commenté le rapport de la BRI sur l’année 2016 ; il soulignait alors que le « système monétaire international (n’a) plus grand chose à voir avec la réalité concrète du monde bancaire contemporain »[2]. Le Rapport BRI pour 2024 confirme et actualise ce constat : en 2024, la finance mondiale continue à se transformer, dans un cadre où:
- les banques produisent moins de crédits que les « non-banques »
- et les titres de dette publique -bons du Trésor des Etats-Unis, notamment- se multiplient plus vite que le crédit consenti aux personnes productives, entreprises & particuliers[3]!
Dans la situation antérieure, une partie significative de la dette américaine était détenue par des établissements publics et par des Banques centrales (par la Banque populaire de Chine p. ex.). Les Treasuries émis récemment sont entre les mains de gérants privés[4]. Ces créanciers privés sont donc incontournables . Récent, ce phénomène a pris de l’importance sous les administrations de Trump et de Biden (BRI sur 2024, p. 51).
Croissance du collatéral en $ dans les transactions trans-frontières (Graph 13 C, BRI sur 2024, p. 27)
Souvent ignorés, les faits précédents signifient que :
1/ le marché financier est friand d’une dette publique titrisée[5] dont le stock augmente et comporte une très forte proportion de bons du Trésor américain, nombreux, courants et appréciés pour leur liquidité ;
2/ les gérants privés qui détiennent cette dette l’utilisent pour financer leurs transactions en dollars;
3/ des banques mondiales -qui ne portent plus vraiment cette dette- mettent leur expérience de faiseurs de marché à la disposition d’établissements non-bancaires (comme les Hedge Funds) à qui elles fournissent des prestations rentables dont ces investisseurs ont besoin, afin, par exemple, de spéculer sur les devises.
Libellés en dollars, tous ces titres servent de collatéral pour des conventions de change (FX swaps) et pour des repo ; qu’ils soient ou non domiciliés aux Etats-Unis, tous ces financiers font référence au dollar[6] ! Les auteurs du Rapport BRI confirment: « les fonds de pension et les assureurs (non-américains) qui détiennent d’importants actifs américains se couvrent avec des repos et des swaps qu’ils renouvellent constamment » (BRI sur 2024, p. 28).
Ce que confirme ce rapport…
Ce Rapport 2024 de la BRI note aussi que les transactions financières continuent d’échapper (en partie) aux impératifs politiques qui enchérissent ou qui entravent les transactions financières, comme le contrôle des changes, heureusement tombé dans l’oubli en Occident, pour le moment ! Et que nos échanges financiers continuent de s’affranchir du temps et de l’espace, en symbiose avec l’innovation qui balise la vie de tous, riches ou pauvres, Blancs ou Noirs, proches ou lointains, altruistes ou égoïstes[7]… Tandis que de nouvelles « monnaies » circulent partout, en continu et à la vitesse de la lumière, 24h/24 et 365 jours l’an.
Un vrai savoir-faire juridique accompagne ce changement qui évoque la tradition des marchands orientaux ou lombards[8]. L’inventivité financière facilite et généralise le crédit et cela ne date pas d’hier car, dès les années 1950, lorsque l’investissement américain commençait à éteindre notre sous-développement[9], une véritable monnaie de banque naquit en Europe, portée par l’expérience libérale de la place de Londres : il s’agissait, on l’aura compris, des euro-dollars qui s’affranchissaient déjà des contraintes intérieures et de la tutelle des autorités américaines[10] .
Les nouveaux « signes quasi-monétaires » que nous connaissons depuis quelques années sont parfois représentatifs d’une devise, le tether[11] par exemple ; ce ne sont, en réalité, que des clones du dollar avec lequel ils s’échangent constamment. N’étant pas émis par la Banque centrale, ce sont aussi des dollar-monde, sans autre attache avec le billet vert que leur nom. Exactement ce qu’espérait Facebook avec sa crypto-monnaie Libra ! D’autres signes monétaires sont émis par des banques en contrepartie d’un « dépôt collatéral » de bons du Trésor américain[12].
Ce que le rapport signifie vraiment!
Soyons clairs : la finance globale repose sur un collatéral qui s’énonce en dollars. La devise et les marchés américains n’ont pas cessé de donner le ton, quoi que l’on dise. Cependant, le marché américain devient vraiment sensible à ce qui se produit ailleurs : il est «affecté par (le marché financier) des pays développés étrangers » note Alan Tooze[13]. Une situation qui pourrait expliquer les décisions prises à Washington cet été, au regard des financiers étrangers et (peut-être?) illustrer l’aspect financier de l’expression : Make America great again !
L’intégration mondiale des marchés financiers n’est pas nouvelle ; mais elle fonctionna longtemps à sens unique car c’étaient les marchés américains qui conditionnaient les marchés étrangers.
Le Rapport BRI prouve que ce n’est plus le cas car, bien plus qu’auparavant, l’Amérique réagit à des chocs exogènes où à des bank runs venus d’ailleurs[14] ! Les auteurs de la BRI écrivent en effet: « la perturbation du carry-trade yen/dollar, déclenchée au Japon en août 2024, a troublé le marché américain des changes » ; et ils ajoutent, plus loin : « le trouble fut bref … mais attira l’attention sur cette pratique »… ce qui perturba (un peu!) les conditions financières aux Etats-unis !
Rappelons aussi que la BRI est, en substance : « la banque centrale des banques centrales » ; elle coordonne donc les politiques monétaires de ses actionnaires : c’est même sa raison d’être !
Or son Rapport annuel laisse entendre, discrètement, que les Banques centrales accompagnent, volens nolens, des événements qui leur échappent, alors que les marchés financiers intègrent ces évènements plus tôt et plus vite que les Banques centrales : l’épisode d’août 2024 en fut une illustration, parmi d’autres !
Difficile à admettre, pour les banquiers centraux et pour leurs experts, car cela signifierait :
- que les Banques centrales font moins la loi que ne l’affirment les manuels et les clercs qui les écrivent ;
- et que ces grands argentiers se comportent comme si les marchés financiers n’avaient pas, depuis des années, échappé à leur emprise !
En définitive, je compatis avec les auteurs de ce Rapport : leur loyauté impose de la réserve ; mais ils décrivent tout de même les faits tels qu’ils sont. C’est pourquoi leurs conclusions sur les cybermonnaies, sur les jetons monétaires & sur les stable-coins,( pp. 80 sq.) sont si prudentes[15] !
Le cru BRI 2024 est plein de finesse. Ceux qui croient encadrer le système monétaire international devraient le lire avec une très grande attention car leur système prend eau de toutes parts ; les services financiers globaux qui leur échappent ne peuvent être passés par pertes & profit, car ils sont essentiels à l’économie mondiale!
La BRI prit forme après la Grande Dépression de 1929 ; faudra-t-il une nouvelle crise, aussi grave que celle des années trente, pour réconcilier le système monétaire mondial avec les réalités d’aujourd’hui?
[1]https://www.bis.org/publ/arpdf/ar2025e.pdf Cité dans ce texte comme : BRI sur 2024.
[2]https://inference-review.com/article/bri-versus-summers#endnote-13
[3]BRI sur 2024, p. 48-49 : les banques ont cessé d’être les principaux pourvoyeurs de crédit depuis 2008 !
[4]Pour un total estimé à US $ 9T (BRI sur 2024, p.50).
[5] C’est-à-dire transférée à des investisseurs qui les mixent avec d’autre actifs financiers pour les transformer en nouveaux titres financiers sur le marché des capitaux.
[6]Plus de 90% des contrats swap s’appuient sur du dollar ; fin 2024, l’en-cours de ces instruments était d’environ
US $ 111 Tn (BRI sur 2024, p. 28).
[7]La cyber-devise Libra, rebaptisée Diem avant de disparaître en 2022 sous la pression d’un lobby étatiste et rétrograde, espérait remplacer les coûteux bureaux de change dont la dîme pèse sur les expatriés qui entretiennent leur famille depuis l’Amérique du nord ou l’Europe ! cf. « Jean-Pierre Chamoux prend la défense de la monnaie lancée par Facebook » Le Point.fr, 22/12/2019. Libra aurait voulu être un stable-coin à visée planétaire !
[8] cf. Katharina Pistor : The Code of Capital, Princeton UP, 2019. Ouvrage critique mais synthétique, dont Ejan Mackaay retient que : «un contrat-standard, applicable uniformément à travers le monde (Master Agreement) a été élaboré par de grands cabinets d’avocats spécialisés de New York et de Londres pour le compte de l’International Swaps and Derivatives Association (ISDA) créée en 1985 (U. de Montréal, 2019).
[9]Période des « Trente Glorieuses » baptisées par Jean Fourastié in : La révolution de l’invisible, 1946 à 1975, Pluriel Hachette n° 8363, ré-éd. 1979 !
[10]cf. Henri Lepage : « Le ressort brisé du système monétaire international » in : Politique Internationale (hiver 2017-2018). Il définit cette monnaie de banque dans un article postérieur : « Où est passé l’argent créé par les banques centrales ? » in : J. des Libertés, n°1 été 2018 p. 128.
[11] Jeu de mots : To tether signifie : « attacher, tenir en laisse » (le dollar) ! Ces jetons sont donc des stable-coins. Des plates-formes comme Binance les échangent soit entre eux soit avec du dollar, parfois avec d’autres devises.
[12] En régime normal, tous ces signes sont représentés par un enregistrement comptable et par un gage « collatéral » que l’emprunteur dépose à son courtier. Bien qu’ils soient abstraits et apatrides, tous ces signes -stable-coin, euro-dollar ou prêt collatéral- confèrent au porteur un pouvoir d’achat équivalent à celui d’une en-caisse en dollars. C’est pourquoi, dans les faits, ils sont acceptés en paiement de biens et de services et produisent de la valeur ajoutée. De plus, lorsque le preneur du crédit fait défaut, ce qui arrive parfois, lorsque la créance s’évanouit, le prêteur conserve son gage. Le signe monétaire nouveau s’efface alors: pas d’inflation monétaire, au contraire de l’argent magique que distribue l’État dépensier à des agents improductifs, pour cause de pandémie, par exemple !
[13]Les opérateurs non-bancaires géraient 0,2 trillion de dollars au début des années 2000 ; et 2,5 trillions en 2024; ces portefeuilles sont surtout en Europe occidentale et en Océanie développée : cf. Chartbook 401, « The dollar system is a market-based finance » – The World Economy now, San Francisco, jul. 2025.
[14]Le carry-trade (entre le yen et le dollar surtout) est l’un des produits sophistiqués sur lequel insiste le Rapport BRI 2024 : emprunter des yens avec un fort effet de levier avant d’échanger cette devise à faible taux d’intérêt contre du dollar de meilleur rendement. Sensible au changement de taux, cette pratique est très risquée ! (BRI sur 2024, p. 68)
[15]Cf. Daniel Beckworth : « The rise & redemption of stable coins » in : susbstack.com : le Genius Act 2025 (bien nommé!) crée un statut fédéral pour les « jetons monétaires », à condition qu’ils soient centrés sur le dollar ; cela sous-entend-il que les obstacles qui tuèrent Libra ne se reproduiront plus (cf. n.6 supra) ?
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