Le mobilier de bureau, la nouvelle arme anti-télétravail des entreprises
Louboutin. Depuis 1991, les stilettos vertigineux aux semelles rouges sont reconnus sans hésitation par toutes les fashionistas. La marque a dépassé la trentaine, et la direction a récemment rassemblé les équipes de cinq sites en un seul, au cœur du 1er arrondissement de la capitale. "Comment s’intégrer dans un écrin ? C’est très coloré, c’est magnifique ! Il y a une pièce avec une coupole qui est une extraordinaire salle de réunion, beaucoup d’alcôves pour que les gens se retrouvent", s’enthousiasme Karin Gintz, directrice générale de Vitra France (société familiale suisse spécialisée dans le mobilier de bureau sur mesure et l’aménagement d’espaces). Autre ambiance chez Tiffany & Co, elle aussi réaménagée par Vitra. "Ce sont des couleurs très douces, un luxe chaleureux", décrit Karin Gintz. Mais qu’est-ce qui pousse ces marques à repenser l’intérieur de leur entreprise ? Est-ce un effet de mode ou une démarche plus profonde ?
"On emprunte aux codes de l’hôtellerie"
Chez Louboutin, l’heure est au travail d’équipe, aux bureaux partagés et collaboratifs. "Il s’agit de favoriser la sérendipité, car il est difficile d’être créatif sur Teams de 16 à 18 heures", commente Karin Gintz. Les autres sociétés de mobilier et d’aménagement d’espace ont le même cahier des charges, avec le dogme de l’agilité, dans un contexte marqué par le télétravail et la recherche d’économies via la réduction des mètres carrés. "Les entreprises nous demandent de donner envie aux personnes de revenir au bureau pour recréer du lien et permettre à nouveau le travail en mode projet. Certes, pendant la période de Covid, tout le monde a travaillé à distance, sans perte de productivité, mais on a observé une baisse d’implication et d’attachement à l’entreprise. Ce sont ces points sur lesquels il faut opérer", analyse Aude Valtier, cheffe de projet aménagement grands comptes chez Morning.
"La tendance actuelle est à deux ou trois jours de télétravail : il faut donc que le retour au bureau qui est devenu un flex office soit agréable". Favoriser le "vivre ensemble" tout en prenant en compte les contraintes : le bruit qui gêne la concentration, les conflits autour des postes de travail, ou encore les inimitiés exacerbées dans un espace restreint. "Il y a plus de contacts physiques. Il faut donc des espaces communs, des salles de réunion avec des usages différents. Par exemple, une salle 'silence' permet de travailler comme dans une bibliothèque, loin des distractions sonores", décrit-elle. Dupliquer un même modèle partout ? Impossible. "Mon rôle est d’accompagner les clients dans l’emménagement de bureaux conçus sur mesure. Nous étudions les usages collectifs de chaque entreprise et les retranscrivons avec nos architectes qui travaillent sur les projets, explique Aude Valtier, passée par une formation en "design thinking", une méthode d’aménagement centrée sur l’utilisateur.
Une analyse partagée par Younes El Hajjami, CEO de Bluedigo, start-up spécialisée dans l’aménagement d’espaces de travail "à impact positif" : "Nous faisons de la co-conception qui prend en compte le besoin, le budget et l’usage". Une cuisine pour les repas ou les réunions informelles, des cabines téléphoniques pour s’isoler, des "bubbles" pour des points à deux, des canapés…
Symbole du bureau cool des années 2000, le baby-foot aurait-il perdu de sa superbe ? Sommes-nous entrés dans l’ère du bureau cosy, en mode "maison", reflet de l’intrusion du travail dans la sphère personnelle depuis 2020 ? "C’est un "entre-deux". Il faut que les salariés retrouvent un confort comme chez eux, mais les canapés sont pensés pour travailler, pas pour s’y enfoncer", nuance Karin Gintz. "On emprunte aux codes de l’hôtellerie, pour que venir au bureau redevienne agréable", ajoute Aude Valtier.
Moins de conciergerie
"Les jeunes générations ne sont pas faciles à capter. Elles sont moins séduites par les services de pressing ou les crèches d’entreprise", explique la DG de Vitra France. Et pourtant, il faut réussir à les fidéliser. Exit les murs gris, on laisse entrer la lumière et les plantes vertes, les matériaux éthiques et les meubles modulables. Younes El Hajjami, chantre du mobilier de seconde main, rappelle que 255 000 tonnes de mobilier neuf sont vendues chaque année en France, tandis que 130 000 à 250 000 tonnes sont jetées (rapport d’activité de Valdelia).
Le monde d’avant, où le prestige passait aussi par du mobilier lourd et voyant, subsiste encore. Mais le dirigeant de Bluedigo croit à l’écoresponsabilité : 66 % des actifs sont favorables au mobilier de seconde main au bureau, même s’il est disparate (baromètre Actineo 2025). D’ailleurs, "mes commandes progressent depuis juin, malgré un contexte politique et économique incertain", conclut-il.
