La drogue sociale de la France (2e partie) : comment nous désintoxiquer, par Denys de Béchillon
Reprenons où nous en étions. Comment faire perdre au pays (un peu de) sa psychologie d’assisté de plein droit, histoire de le rendre moins indisposé aux réformes et aux renoncements nécessaires pour sauver le destin de ses enfants et la part magnifique de son enviable modèle social ?
Un mot sur ce dont nous savons l’inefficacité croissante, à savoir : l’exposition du peuple au "réel", le langage de vérité, la raison et la "pédagogie". D’évidence, ça ne marche pas. Chacun y va de sa vérité alternative ; on ne s’accorde sur rien ; on refuse de regarder là où ça gêne ; on désigne des boucs émissaires commodes – les riches, l’Europe, les juges… L’édification par le savoir se meurt, et pas seulement à cause du poids des idéologies et des croyances dans la perception du "vrai". Il y a aussi que la connaissance objective des choses ne va qu’avec une bonne dose de confiance en celui qui vous les expose, et que cette bienveillance a disparu. La dislocation des figures d’autorité – intellectuelle, scientifique, morale… a rendu – temporairement ? – inatteignable l’horizon d’un ressaisissement général du peuple sous l’effet de la "prise de conscience".
Quant à la parole politique, elle est démonétisée. Du camp des réputés "raisonnables", personne n’est plus vraiment cru ni pris au sérieux. On y risque même sa chemise à vouloir accorder tout le monde sur quelques constats lucides. François Bayrou en a fait l’expérience amère. Bref, la probabilité que l’on puisse, par le seul travail de la parole explicative, amener les Français à changer d’état d’esprit pour se désintoxiquer – entre autres – de leur addiction aux excès de l’État-providence tend gentiment vers zéro.
Révolution dans nos modalités d’appréhension de la jeunesse
Mais y a-t-il d’autres leviers pour nous dissuader de croire en la magie d’un État qui peut et doit, toujours et sans condition, remédier aux maux et pourvoir aux besoins ? Cherchons du côté de ce qui construit les automatismes de pensée puisqu’il s’agit d’en défaire un. Bourdieu – savoureux paradoxe – avait bien analysé les mécanismes par lesquels une pure construction sociale finit par passer pour inscrite dans la nature des choses. Tout est dans la répétition de la contrainte, et même de la contrainte "par corps". L’impératif de la jupe, par exemple, a longtemps joué ce rôle dans la domination masculine. Parce qu’elle empêche les femmes de s’asseoir comme des hommes, elle leur impose une "tenue" et les rappelle à l’ordre de leur moindre liberté. Détestable, mais instructif. Si les mentalités se forgent par l’accumulation protéiforme de petites injonctions convergentes, il est probable qu’une accumulation de petites injonctions convergentes puisse transformer les mentalités. Y compris dans le "bon sens".
La socialisation traditionnelle se construisait dans la contrainte. Trop, sans doute ; trop aveuglément aussi et sans assez recourir, pour le coup, au travail de l’intelligence critique. Mais elle ne donnait pas de si mauvais résultats dans le registre de la civilisation et de l’obligeance. Nous n’en serions pas là – socialement, politiquement, budgétairement, intellectuellement – si nous avions appris pour de bon, et au besoin sans confort, que nous n’avons pas tous les droits, que nous n’avons pas que des droits, qu’il y a un prix à payer, des limites à respecter, des contreparties à admettre, autrui à prendre en compte... Or nous avons renoncé à cette écologie mentale en même temps que nous avons commencé à nous droguer durement à la dépense publique. Tout a joué dans le même sens : les foutaises de l’éducation positive et du développement personnel, l’indiscipline admise partout, y compris dans l’usage de la langue, l’évanouissement de l’attention dans le virtuel et les réseaux…
Des sacrifices vont nous être demandés. Ils seront insupportables, parce que gigantesques, si nous les différons trop. Or nous ne sommes pas prêts à l’admettre. Aucun devoir n’est pourtant plus grand que celui de rendre les générations montantes plus adaptatives à ces nécessités. Cela passe par une révolution dans nos modalités d’appréhension de la jeunesse, à base d’exigence, persistante et sensible, dans tous les domaines. Le système éducatif en restera incapable si le mouvement ne vient pas de nous et qu’il ne s’exerce pas d’abord chez nous, même si ça ne nous ressemble plus.
Denys de Béchillon, constitutionnaliste et professeur de droit à l’université de Pau
