Entre l’instinct et la loi, à qui obéir ? Par Christophe Donner
Promis le ciel, c’est le titre du film. Kenza (Estelle Kenza Dogbo) a 4 ans, elle barbote dans une baignoire pleine de mousse. Autour d’elle, trois femmes, une qui la coiffe, une qui la lave, la troisième qui verse une grande casserole d’eau chaude dans le bain. Elles interrogent Kenza pour essayer de comprendre ce qui s’est passé sur le bateau, l’enfant dit que le bateau s’est renversé, ils se sont cogné la tête, la terre s’est cassée, tonton a pris le couteau, il l’a lancé sur les gens, et quand le bateau a coulé, je suis montée là, dit-elle en montrant le bord de la baignoire, quand on était assis, le pied de quelqu’un s’est coupé… Elle n’a pas l’air traumatisée par le naufrage où elle a perdu ses parents, dont elle semble être la seule rescapée, elle joue avec la mousse. On la sort du bain, on la sèche : "On va bien s’occuper de toi." Kenza répond : "Ici je veux pas." Elle se tourne, se jette sur le lit et s’endort.
Les trois femmes sont à la cuisine : Jolie (Laetitia Ky), Naney (Debora Lobe Naney) et Marie (Aïssa Maïga). "C’est quoi le plan, en fait ?", demande Jolie. "C’est quoi cette question, réplique Marie, on va s’occuper d’elle." Marie est la plus âgée des trois jeunes femmes, elle est pasteure évangélique, on la retrouve plus tard en train de prêcher devant une vingtaine de fidèles, membres d’une communauté d’immigrés, exilés, rescapés en partance pour l’Europe rêvée et improbable. L’histoire du film d’Erige Seheri se passe à Tunis, un des goulets d’étranglement de l’immigration subsaharienne vers l’Europe. Ils chantent pour se donner du courage. Marie les motive : "Quand Dieu a dit à Abraham : 'Quitte la maison de ton père, quitte ta nation, va où je vais te bénir', Abraham s’est levé… Je sais que Tu as un plan pour moi, ce n’est pas pour que je périsse dans la mer !" Et tous en chœur : "Amen ! Amen !"
Le plus raisonnable n'est pas le plus heureux
Marie semble avoir trouvé sa place dans cette société précaire. Avec le denier du culte, elle peut louer cette maison où elle héberge Naney et Jolie. L’arrivée de la petite Kenza chamboule tout. Le plus raisonnable serait de la rendre aux autorités, qui la placeront dans un foyer en compagnie d’autres enfants perdus. Mais le plus raisonnable, le moins illégal, n’est pas le plus normal, le plus naturel, le plus heureux. L’intrigue du film tient dans ce dilemme : entre l’instinct et la loi, à qui obéir ? L’intérêt du film est dans ses personnages.
Il y a Noa, le journaliste aveugle, interprété par Blamassi Touré qui, dans la vraie vie, n’est pas seulement aveugle mais aussi militant des droits humains, personnage politique important en Tunisie où il vit depuis quinze ans, après avoir quitté la Côte d’Ivoire. Les films d’Erige Seheri sont comme ça, un peu de fiction pour beaucoup de réel. "Regarde-moi, demande l’aveugle à Marie venue le consulter pour savoir ce qu’elle doit faire de la petite Kenza. Regarde-moi et dis-moi si c’est pour ton bien ou pour le sien que tu veux la garder chez toi."
Il y a le propriétaire de la maison où habite Marie, interprété par Mohamed Gravaâ, immense acteur, qui vient réclamer son loyer, parle de ses malheurs, de ce qu’il risque en hébergeant des sans-papiers comme elles, et cette église évangélique… "Et cette petite, il demande en voyant Kenza, elle est à qui ?"
Mon préféré dans le genre haut en couleur, c’est Foued (Foued Zaazaa), le seul Tunisien du film, la cinquantaine bien tassée. Petit-bourgeois déclassé, il s’est lié d’une amitié ambiguë avec Naney qu’il entraîne dans des combines à deux dirhams, plus foireuses les unes que les autres. Il offre à Naney une trottinette pour son anniversaire, elle est tellement heureuse de foncer à toute berzingue sur le parking. Jusqu’à ce que Foued lui explique qu’il doit rendre la trottinette : c’est une location.
Toute cette petite misère n’est pas triste, pas désespérée. Toute l'intrigue est plutôt de savoir si elles ne vont pas basculer dans la grande misère, celle d’où l’on ne remonte pas.
