Ultra gauche : la violence comme stratégie politique
La mort du jeune Quentin en février à Lyon, tabassé par des membres présumés de la Jeune Garde antifasciste, n’est pas un fait isolé : elle s’inscrit dans une continuité où l’ultra gauche, ainsi que l’appelle Christophe Bourseiller, se sert de la violence comme mode d’action politique. Alors que l’extrême gauche intègre des courants révolutionnaires hostiles au capitalisme et aux institutions, l’ultra-gauche renvoie à des mouvements encore plus radicaux, souvent violents. Cette violence peut être dirigée contre les forces de l’ordre, des adversaires politiques, mais aussi des personnes incarnant la « gauche institutionnelle » : le 1er mai 2025 à Paris par exemple, des élus socialistes ont été agressés et accusés de traîtrise par des militants se réclamant de l’antifascisme.
Des justifications théoriques anciennes
Pour comprendre cette normalisation de la violence, il faut remonter aux racines idéologiques de l’ultra gauche et plus particulièrement au marxisme révolutionnaire. Chez Karl Marx et Friedrich Engels, le renversement de l’ordre bourgeois est conçu comme une étape nécessaire de l’émancipation prolétarienne. Si Marx n’élabore pas une théorie systématique de la violence, il parle de renversement violent de l’ordre social traditionnel (Manifeste du Parti communiste, 1848). Cette idée est reprise par Vladimir Lénine, qui théorise la destruction de l’État bourgeois par la violence organisée (L’État et la révolution, 1917). Léon Trotski, de son côté, estime que le terrorisme est un moyen, pour la « classe révolutionnaire », d’atteindre ses fins (Terrorisme et communisme, 1920).
D’autres penseurs ont accordé à la violence une fonction presque fondatrice. Le philosophe Georges Sorel, présenté comme un introducteur du marxisme en France, attribue à la violence prolétarienne une dimension régénératrice : elle permettrait de purifier la société et de restaurer l’élan révolutionnaire des masses (Réflexions sur la violence, 1908).
De la théorie à la pratique
En France, dans ses formes les plus extrêmes, cette légitimation de la violence a pris la forme du terrorisme politique dans les années 1970 et 1980. Le groupe clandestin Action directe en fut l’expression la plus radicale avec Jean-Marc Rouillan, l’un de ses membres fondateurs, condamné en 1989 à la réclusion criminelle à perpétuité pour complicité dans l’assassinat d’un PDG et d’un haut fonctionnaire. Son passé criminel ne l’empêche pas de bénéficier de la complaisance de certaines organisations politiques d’obédience trotskiste : en 2023, Révolution Permanente l’a invité à l’université de Bordeaux en tant qu’« ancien prisonnier politique » pour parler de la prison et de la « répression ».
Le terrorisme d’ultra gauche n’a pas disparu. Il est d’ailleurs loin d’être résiduel. Dans ses rapports sur la situation et les tendances du terrorisme dans l’Union européenne, l’agence européenne Europol distingue le terrorisme de gauche et le terrorisme de droite (en plus du djihadisme et des mouvements ethno-nationalistes de type séparatiste). Elle montre qu’entre 2019 et 2024, 123 attaques peuvent être imputées au terrorisme de gauche au sein de l’UE, contre 16 attaques au terrorisme de droite. Ces deux formes de terrorisme amènent, quasiment, au même nombre d’arrestations : 243 pour les terroristes de gauche, 237 pour les terroristes de droite.
À propos de l’ultra gauche, les services de renseignement décrivent une « violence de plus en plus forte et décomplexée visant prioritairement les symboles institutionnels, au premier rang desquels les forces de l’ordre ». Pour Aurélien Dubuisson, chercheur associé au centre d’histoire de Sciences Po, cette violence est plus difficile à prévenir parce qu’elle n’est pas toujours structurée au sein d’une organisation, comme on peut le voir avec les black blocs. C’est aussi la raison pour laquelle, selon lui, l’extrême gauche est moins visée par les dissolutions d’associations que l’extrême droite (20 vs. 45 en 2025).
Un enjeu démocratique
Les violences de l’ultra gauche ne sont pas une dérive circonstancielle. Elles s’inscrivent dans une tradition idéologique cohérente, nourrie par l’héritage révolutionnaire marxiste et les théories de la violence politique.
Comment une démocratie libérale doit-elle répondre à ces formes d’action qui contestent ses principes mêmes de fonctionnement ? La tradition libérale repose sur la résolution pacifique des conflits par le droit, la délibération et le suffrage. Lorsque la violence devient un mode d’expression politique, elle remet en cause les conditions du pluralisme démocratique. C’est là qu’un problème se pose : la proximité de certains partis avec des groupes violents. Raphaël Arnault, député LFI, a fondé la Jeune Garde Lyon en 2018. Ce groupement de fait, toujours actif sur les réseaux sociaux, utilise la violence comme un « mode d’action généralisé » et a été dissous pour cette raison. M. Arnault a été condamné définitivement en mars 2025 pour « violences volontaires en réunion » et est fiché S.
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