Missiles iraniens : les affirmations alarmistes de Donald Trump sont-elles justifiées ?
Une analyse loin d'être partagée par les spécialistes. Mardi 24 février, lors de son traditionnel discours sur l'État de l'Union, Donald Trump a mentionné les tensions actuelles entre les États-Unis et l'Iran. Les deux pays négocient depuis plusieurs semaines sur le sujet du nucléaire iranien pour éviter une nouvelle escalade militaire dans la région, moins d'un an après les frappes américaines sur trois sites militaires du régime des mollahs. Au-delà du crucial enjeu atomique, un autre aspect de la défense iranienne semble particulièrement inquiéter le locataire de la Maison-Blanche : les capacités balistiques de Téhéran. Durant sa prise de parole au Congrès, Donald Trump a ainsi affirmé que l'Iran était en train de développer des missiles à longue portée susceptibles d'atteindre "bientôt" le territoire américain. Problème : aucune donnée factuelle ne permet en l'état d'appuyer une telle affirmation.
Dix ans de développement encore nécessaires
La sortie a laissé circonspects la plupart des experts militaires, peu convaincus par l'imminence d'un danger de la sorte. D'après eux, l'Iran n'est aujourd'hui pas en mesure de fabriquer rapidement des missiles balistiques si puissants et capables de pénétrer à l'intérieur des frontières américaines. L'an dernier, une note de la Defence Intelligence Agency, une des agences de renseignement militaire américaines, estimait que le pays du Moyen-Orient ne pourrait concevoir de telles munitions qu'à une échéance de dix ans, soit d'ici à 2035. Pour deux sources au fait du dossier interrogées par Reuters, ce bilan fait en 2025 est toujours valable aujourd'hui. Une des personnes questionnées par l'agence de presse a par ailleurs indiqué que l'Iran mettrait au minimum huit ans pour créer "quelque chose qui soit réellement au niveau d'un missile intercontinental et opérationnel".
Dans ce scénario particulièrement optimiste du point de vue iranien, Téhéran devrait par ailleurs compter sur l'aide d'autres puissances, comme la Chine ou la Corée du Nord, pour parvenir à ce résultat. Ces différents experts, tous cités anonymement, concèdent toutefois qu'ils n'ont peut-être pas connaissance de dernières remontées d'informations classifiées sur le sujet. Donald Trump dispose-t-il donc d'éléments supplémentaires pour justifier une telle saillie ? Le New York Times relaie les prises de position de trois autres sources proches du dossier, estimant que le président américain aurait volontairement exagéré la menace balistique iranienne. Une autre possibilité redoutée par les services secrets, précise l'un d'entre eux, est que des hauts conseillers du gouvernement aient eux-mêmes transmis des renseignements plus alarmistes que la réalité à l'administration américaine.
Une force de frappe balistique bien réelle
Après la sortie de Donald Trump, la Maison-Blanche n'a en tout cas pas vraiment cherché à tempérer le constat du républicain sur le sujet. "Le président Trump a tout à fait raison de souligner la grave préoccupation que représente l'Iran, un pays qui scande 'Mort à l'Amérique' et qui possède des missiles balistiques intercontinentaux", a réagi dans la foulée Anna Kelly, une de ses porte-parole à Washington. Mercredi, le secrétaire d'État Marco Rubio a de son côté davantage nuancé la situation, en marge d'un déplacement dans les Caraïbes. Pour lui, le régime iranien est "en passe de pouvoir un jour développer des armes capables d'atteindre le continent américain", a-t-il déclaré.
Il est vrai que Téhéran possède une force de frappe balistique bien réelle. Mais, selon les analystes, celle-ci se limite à des missiles de courte et de moyenne portée. L'Iran détiendrait environ 2 000 munitions de ce type. Si beaucoup ont été utilisées lors de la "guerre de 12 jours" contre Israël en juin dernier, les stocks iraniens auraient depuis été reconstitués. En revanche, les sites de production de ces technologies auraient été parfois lourdement endommagés par ce conflit. L'État hébreu, à portée de tir de ces missiles, s'inquiète de longue date de cette problématique et espère de Washington une fermeté à cet égard dans les négociations avec Téhéran. Or, l'ayatollah Khamenei et ses soutiens au pouvoir ont fixé comme ligne rouge dans les pourparlers de ne pas toucher à l'arsenal balistique iranien, qu'ils considèrent comme légitime car relevant de la sécurité nationale de leur pays.
Tout comme il nie vouloir accéder à l'arme atomique – malgré les preuves d'enrichissement d'uranium à des taux très élevés –, l'Iran assure ne pas souhaiter produire de missiles intercontinentaux. "Nous ne développons pas de missiles à longue portée", a soutenu mercredi le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi sur India Today TV. "Nous avons volontairement limité leur portée à moins de 2 000 kilomètres. Nous ne voulons pas qu'ils constituent une menace mondiale. Nous ne les avons que pour nous défendre. Nos missiles ont un effet dissuasif." Ces conditions impliquent tout de même que ces missiles peuvent toucher des bases américaines au Moyen-Orient, mais aussi des alliés aux États-Unis, en particulier en Europe. L'intransigeance de Téhéran sur cet enjeu a été dénoncée par Marco Rubio. "Il est (...) important de se rappeler que l'Iran refuse de parler de ses missiles balistiques à nous ou à quiconque, et c'est un gros problème", a-t-il déploré mercredi.
Le précédent George W. Bush
Alors que d'importants moyens militaires américains sont déployés au Moyen-Orient, Donald Trump ne prépare-t-il pas tout simplement l'opinion à un nouveau conflit face à l'Iran en tenant de tels propos ? Dans son article, le New York Times fait un parallèle avec les arguments trompeurs employés par George W. Bush pour justifier l'invasion américaine de l'Irak, en 2003.
Affaiblie après sa confrontation militaire avec Israël, les frappes américaines sur ses sites militaires et le récent mouvement de contestation du pouvoir réprimé dans le sang, la République islamique semble en tout cas vouloir éviter à tout prix le scénario d'une nouvelle guerre. Jeudi soir, Abbas Araghchi a fait état de "très bons progrès" dans les discussions avec les émissaires américains sur le sujet du nucléaire iranien. "Il a été décidé que le prochain cycle de négociations se tiendrait très bientôt, peut-être dans moins d’une semaine", a-t-il ainsi indiqué à la télévision d'État iranienne.
